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Sélection Officielle - Compétition

Prendre et tenir sa place

Le cru 2016 nous a apporté neuf longs-métrages, pour plusieurs d’entre eux des premiers films. Ils portent avec intranquilité la marque de notre temps, les pérégrinations des personnages qui les habitent, unissant malgré les distances des destins que la réalité du monde contemporain provoquent, imposent aussi. Exil, migration, errance, périple, traversée, éloignement, accident, autant de trajectoires qui déclinent l’impératif du déplacement comme levier dramatique. De cette proximité plus ou moins soutenue entre les motifs des films, émane néanmoins une diversité de gestes cinématographiques. S’y donne à voir, par-délà une capacité à rendre compte, l’aptitude du cinéma à inventer la forme de son engagement, à élargir le champ du sensible et à demeurer un espace de pensée. Bien souvent, la modestie des moyens disponibles, l’économie mesurée dans laquelle ces films sont réalisés, témoignent d’une volonté obstinée de tenir sa place ou, comme dirait l’autre, de « sauver l’honneur du réel ».

C’est à cette impérieuse nécessité que répond un enfant visité par l’esprit de sa mère défunte dans Life After Life de Zhang Hanyi. La mission lui est confiée de chercher nouvelle terre à un arbre chargé de multiples symboles. À l’autre bout du monde, dans une nature et une autre lumière qui va trouvant sa nuit, l’enfant d’El limonero real est raccompagné par son oncle auprès d’un père le tenant pour origine de tous ses maux. Cette odyssée du quotidien dans les méandres tourmentés du fleuve Parana ouvre bientôt sur un passage plus intérieur. L’exil de Solo, Solitude substitue à la loi du biopic un regard intime sur l’exil dans son propre pays du poète Wiji Thukul, opposant au régime Suharto. S’enfonçant pour sauver sa vie dans l’anonymat d’une identité de substitution, seuls la force des mots et l’espoir d’un retour parmi les siens lui servent encore de certitude. À la suite d’un accident de la circulation qui plonge la victime dans le coma, le chauffeur de taxi de Old Stone perd successivement le contrôle de son existence face aux abérrations et à l’injustice d’un système visant pourtant à porter réparation. Autre et troublante sortie de route que celle de Destruction Babies, le second long-métrage de Tetsuya Mariko, déjà venu à Nantes présenter Yellow Kid en 2010. Aux confins des genres, s’appuyant sur des faits réels, le film nous entraîne dans un vagabondage d’une violence maladive dont les motivations bousculent l’image d’une société japonaise apaisée. Après Saudade, Montgolfière d’or 2011, Bangkok Nites de Katsuya Tomita poursuit de faire se croiser les trajectoires humaines dans un quartier de prostitution de la capitale thaïlandaise. À la recherche d’un paradis perdu, les immigrés sont cette fois-ci Japonais. Petits affairistes maladroits et sans envergure projetant d’étendre leur « empire » sur le Laos ou le Cambodge frontaliers, ils campent aux côtés des jeunes femmes du nord du pays qui viennent commercer de leur corps, une micro-réalité de la mondialisation. D’autres travailleurs migrants sont rendus à la visibilité dans My Father’s Wings de Kivanç Sezer et Bitter Money de Wang Bing. Dans le premier, Ibrahim, survivant du tremblement de terre de Van, travaille dans la construction de résidences de luxe et semble prêt à tous les sacrifices pour rendre à sa femme et sa fille le toit qu’ils ont perdu. Dans le second, Wang Bing poursuit son travail d’auscultation de la Chine contemporaine et, treize ans après À l’ouest des rails, prend le train depuis le Yunnan pour accompagner de jeunes candidates au travail dans les ateliers de confection de Huzhou, dérivant l’adaptation de l’ordre industriel ancien à d’autres modalités d’exploitation capitaliste de la main-d’œuvre, tout aussi aliénantes. Dans les rues d’une autre ville, celles du Caire, Tamer El Said fait lui le portrait d’une génération poussée pour certains à trouver refuge en Europe pour se sauver des conflits en cours dans le monde arabe, pour d’autres dans l’attente incertaine de pouvoir trouver dans le cœur ardent de la grande cité égyptienne, une place pour soi parmi les autres. Que faire ? Partir ?

De nombreux points de passage pourraient encore être pointés entre les films de la compétition et les films proposés en séances spéciales : les immigrants chinois de Birmanie vers la Thaïlande du nouveau film du taïwanais Midi Z Road to Mandalay, le dur labeur des ouvrières du film inédit restauré d’Akira Kurosawa, Le plus dignement, les prostitués japonaises de Quand elle monte l’escalier de Mikio Naruse. Le peuple égyptien fera retour et prendra une revanche dans Le Ruisseau, le pré vert et le doux visage de Yousry Nasrallah.

Enfin, deux films accompagnés par l’atelier Produire au Sud du Festival des 3 Continents viendront compléter cette sélection officielle : Album de famille de Mehmet Can Mertoglu, présenté dans le cadre de la Semaine de la Critique lors du dernier Festival de Cannes, et Viejo Calavera de Kiro Russo, signe fort en provenance du trop chétif cinéma bolivien, présenté, lui, à Locarno dans la section Cinéaste du présent.

Aisha Rahim
Mathilde Fleury-Mohler
Jérôme Baron

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