Compétition internationale
43e édition
19>28 novembre 2021, Nantes
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Une place sur Terre

En 1954, l’écrivain, poète et conteur Miguel Torga prononçait au Brésil une conférence intitulée L’universel, c’est le local moins les murs. Depuis cet aphorisme, Torga, attaché à la spécificité culturelle du Portugal, à sa langue et à sa région natale, le Tràs-Os-Montes, transcende le localisme pour penser l’identité, l’héritage, le paysage, des gestes. Ils sont, pour lui comme ailleurs sur Terre, les miroirs d’une réalité physique, morale, sociale et imaginaire, les fondements d’une culture où s’origine pour chaque être une conscientisation de lui-même, une possible valeur d’échange, de partage d’expériences. La vision de Torga saisit les limites apparentes du quotidien (manger, travailler, côtoyer) et ce cadre de particularités parfois séculaires en les redisposant sur un plan d’universalité irréductible : d’où qu’ils soient les hommes mangent, travaillent, parlent et agissent. Ils ont cela en commun bien que chaque langue, lieu, geste et inclusion puisse se donner comme une singularité pleine et entière, espace de reconnaissance et d’appartenance pour les uns, signes d’étrangeté pour les autres. Le commun (notre monde et notre condition d’homme) est ainsi renvoyé à la réalité protéiforme de la vie, des organisations sociales, des environnements géographiques, historiques et à nos manières de nous inscrire dans le monde et d’exprimer notre rapport à lui.

En intitulant ce programme Une place sur Terre sans doute avons-nous eu la tentation de prendre la formule de Torga au pied de la lettre et de surseoir aux vitesses toujours accélérées de la massification planétaire pour regarder les choses dans les temps que forge le cinéma, ceux qu’il invente pour rendre notre monde à ses mesures et les êtres à leur présence. Voilà assurément à quoi tient notre geste.

Après de longs mois de cloisonnement, il y a certes un paradoxe à vouloir faire tomber les murs depuis une salle de cinéma. Nous sommes cependant portés par la conviction d’y faire advenir une carte dont l’amplitude spatiale et temporelle serait comme une résistance à l’obturation subie de nos regards. Le propre de l’art est encore d’ouvrir la voie vers quelques possibles et nous saisissons cette occasion pour rappeler qu’à l’endroit de notre désir de cinéma sommeille une appétence sans doute inconsciente de cartographe, un goût pour une géographie intuitive, sensible et vivante convoquant affects et pensées. Parmi les innombrables voyages immobiles auxquels les films nous invitent, le cinéma propose un nouage d’un genre très particulier entre l’ici (c’est toujours autre part) et un ailleurs (désormais à portée de regard). Devant nous, le film se déroule au présent déposant sans même qu’on y pense souvenirs et questions.

Le parcours subjectif que tracent les films de ce programme est sous-tendu par une certaine communauté de motifs, de signes, d’esprit parfois bien que les films se distinguent les uns des autres par la variété de leurs intentions esthétiques. Aussi certainement que nous ne choisissons ni le lieu ni l’heure de notre naissance, ces films, c’est dans l’ordre des choses, s’ignorent autant que les vies qu’ils éclairent. Pourtant entre ces points de la carte, des coïncidences, des rimes et des échos, une ligne imaginaire dessinant des affinités, reliant comme un invisible trait d’union, des lieux, des personnages, des gestes, leurs inquiétudes et leurs désirs. Des États-Unis au Mexique, du Mali à la Turquie et passant par l’Iran, l’Inde jusqu’à Taïwan et le Japon, des enfants (souvent au centre), des adultes autour, ou bien l’inverse, des animaux (tortues de toutes tailles, des vaches parfois maigres, un veau égaré, des chèvres, des oiseaux, des espèces disparues, un poussin dont le cœur bat comme celui d’un homme, des chats, des chiens errants), des façons d’apprendre, de raconter son histoire, vivre et transmettre depuis le prisme tour à tour englobant de la communauté villageoise, un certain rapport au temps, à une terre nourricière et une succession de postures (marcher, courir, attendre, jouer, raconter, rêver).

Si les films valent pour eux-mêmes, nous voulons croire que depuis l’endroit où ils se trouvent leurs personnages, levant la tête vers le ciel, pourraient observer sans le savoir le même astre, rassurés par sa présence, ainsi liés entre eux par un même sol et un même ciel. Cette insoupçonnable communion de mouvements, de regards et d’attentes nous a presque pris par surprise. Et si elle n’allège aucunement la légitimité bien actuelle de nos préoccupations (dont l’urgence environnementale et la difficulté de nos sociétés à combattre et juguler politiquement les injustices économiques, climatiques et leurs conséquences délétères), il émane de ces films comme un chant qui redonne à notre présence sur Terre sa pleine vibration poétique. À chacun sa langue, son cinéma, pour donner à voir et à entendre les délicates rumeurs d’un monde qui est essentiellement le nôtre.

Jérôme Baron

Films