Compétition internationale
44e édition
18>27 novembre 2022, Nantes
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LES MEANDRES D'UNE DECOUVERTE : LE CINEMA DE L'AZERBAIDJAN

Autant leurs voisins occidentaux Géorgiens et Arméniens ont su se faire connaître à l’étranger depuis bien longtemps, autant la renommée (je dirais même la connaissance de leur existence) des cinéastes azerbaïdjanais – trop modestes – n’a pas, jusqu’à ce jour, dépassé les frontières de l’ex-U.R.S.S.. C’est à Moscou, pendant le Festival Biennal, que de temps à autre les cinéastes azerbaïdjanais pouvaient faire parler d’eux. C’est ainsi qu’il y a quelques années, je pus voir mon premier film azerbaïdjanais (ou azéri si l’on parle de culture ou de langue), signé Rassim Odjagov, un des plus vieux cinéastes encore en activité. C’était un film non totalement abouti mais avec un personnage digne de Carné et Prévert (quelques années plus tard, à une équipe des Cahiers du Cinéma de passage à Bakou, il avouera son admiration pour Carné et pour “Les tricheurs” dont il n’avait lu que le scénario).
C’est donc dans des conditions d’isolement que les Azéris ont fait des films, comme réalisateurs ou parfois co-réalisateurs (avec des Russes). Au total, 200 longs métrages ont été réalisés depuis 1935, date du premier long métrage azéri parlant, mondialement connu justement pour son co-réalisateur Boris Barnet, “Au bord de la mer bleue”, co-réalisé par Samed Mardanov, cinéaste azerbaïdjanais. Grâce à un attaché linguistique actif et cinéphile, en poste après l’ouverture de l’Ambassade de France à Bakou, j’ai pu, à l’occasion de plusieurs missions, découvrir que, contrairement à une idée généralement reçue, il existait des cinéastes azéris et je les ai rencontrés (du moins leurs films pour ceux qui sont disparus).
Douze films de douze réalisateurs témoignent à Nantes, pour la première fois, de soixante ans de cinéma azerbaïdjanais, que la France et le monde connaissaient toutefois, sans le savoir, par un scénariste oscarisé : Roustam Ibrahimbekov (scénariste de “Soleil trompeur” de Nikita Mikhalkov). Il sera à Nantes avec de nombreux cinéastes, acteurs, actrices, chefs opérateurs…

Philippe Jalladeau

La situation géographique unique de l’Azerbaïdjan, à la frontière entre l’Asie et l’Europe, a défini son aspect et sa culture originale, entre l’Occident et l’Orient. Les premières traces de cette culture sont apparues à la fin du siècle dernier, à l’époque du boom pétrolier.
Ce n’est pas par hasard qu’en 1878, trois ans après la première projection du film des frères Lumière à Bakou, ont eu lieu les premières projection de documentaires dont certains avaient été tournés à Bakou : à cette époque, une filiale de la société “Pathé” était ouverte à Bakou.
Pourtant, ce n’est que dix-huit ans plus tard, en 1916, qu’est réalisé le premier film azerbaïdjanais, dans lequel le rôle principal était confié au plus célèbre acteur azéri de cette époque, Gussein Arablinski.
Dans les années 1910-1920, près de vingt films sont tournés en Azerbaïdjan. L’Azerbaïdjanais Abbas Mirza Charifzade fit le premier ses débuts de réalisateur. Les films alors mis en scène – Le hibou, La légende de la tour des vierges, Au nom de Dieu, Sevil – étaient très variés soit par leur sujet, soit par leur genre (documentaires, mélodrames, comédies fantastiques…).
En 1935, le premier film parlant, Au bord de la mer bleue, est réalisé par Boris Barnet et Samed Mardanov. Ce dernier, qui a également réalisé Les paysans en 1939, a été l’initiateur de recherches sur le langage cinématographique et la synthèse de la poésie cinématographique et de l’exaltation des mythes de la culture nationale.
La seconde guerre mondiale a porté un coup d’arrêt à ses recherches et n’a permis la réalisation que de trois films. La fin de la guerre est marquée par la sortie, en 1945, de l’un des plus remarquables films azerbaïdjanais, Le Colporteur de tissus mis en scène par Rza Takhmassib, version filmée d’une comédie musicale d’Uzeyir Hadjibeyov, très populaire en Orient. Bien que réalisé sous une censure sévère exercée par les communistes, le film était loin de refléter l’esprit révolutionnaire et la lutte des classes qui déchiraient la société à cette époque.
Les comédies musicales furent le genre principal de la décennie suivante. L’autre chef d’œuvre de ce genre est Si ce n’est pas celle-ci, c’est une autre réalisé en 1956, également d’après une comédie musicale de Uzeyir Hadjibeyov. A la fin des années cinquante et au début des années soixante, le cinéma azerbaïdjanais essaie de promouvoir la diversité de cet art. Presque tous les genres ont été tournés au cours de cette période : films d’horreur – Les ombres rampent.. – westerns – Sur les côtes lointaines… – mélodrames – Belle-mère“.. – contes – Le Mystère d’une forteresse“.. – films historiques – Keroglu... – etc…
Dans les années soixante, de nouvelles tendances apparaissent, notamment dans les films La Standardiste et Pourquoi gardes-tu le silence ? tous deux de Gassan Seidbeyli, fruits d’une compréhension impressionniste de la réalité cinématographique devenue primordiale. Les films à intonation poétique sont très typiques du cinéma azéri des années soixante.
Le film Dans une ville du Sud (1969) couronne cette période au cours de laquelle près de vingt films ont été réalisés. Précurseur d’une nouvelle phase du cinéma, il ne distingue pas, pour la première fois, la vie filmée de la vie réelle. Le réalisme cru du film s’attire d’ailleurs les foudres de la censure. La dernière nuit de l’enfance (1968), Je me souviens de toi (1969), Le pain partagé (1969) et Le jour est passé (1971) décrivent l’ambiance de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. Les scénaristes Roustam Ibrahimbekov et Anar, les réalisateurs Arif Babayev, Eldar Gouliev et Chamil Mahmoudbeyov, les acteurs Gassan Mamedov et Chafiga Mamedova ont joué un rôle important dans cette nouvelle phase du cinéma.

La deuxième moitié des années soixante-dix diffère complètement de la première : les films historiques prennent une place importante, le plus marquant étant Nassimi, dont le rôle principal était tenu par Rassim Balayev. Des films sur la société sont également réalisés, comme le film Interrogatoire (1979) sur la mafia et la corruption. Cette periode est par ailleurs fructueuse avec près de quarante-cinq films.

Un nouveau courant cinématographique émerge au début des années quatre-vingts avec Le grand-père de mon grand-père (1981), Les faucheurs de la ville (1985), Une autre vie (1987), films qui cherchent à refléter la mentalité, l’ambiance de ces années, marquées par une crise d’identité et un certain scepticisme. A la veille de l’effondrement de l’empire soviétique, un certain nombre de films satiriques, ironiques sont réalisés : Le Salaud (1988),Un diablotin sous le pare-brise (1988). La Perestroïka de Gorbatchev a engendré toute une série de films, surnommés films de la Perestroïka.
Au début des années quatre-vingt-dix, plusieurs films sont financés par des producteurs privés et les cinéastes abordent des thèmes politiques. Ainsi Le Témoin (1990) et Le Piège (1992) cherchent à analyser les causes sociales des événements tragiques de janvier 1990 à Bakou et plusieurs films montrent les conséquences fâcheuses pour la population de la guerre arméno-azerbaïdjanaise et du conflit en Haut-Karabakh : Fariad  (1993), Kharai (1994), Umid (1995), Un jeune homme sur un cheval blanc (1995).
Malgré tous ces changements, un des plus éminents réalisateurs azéris, Rassim Odjagov, continue de tourner avec un style très personnel. Ces cinq dernières années, il a réalisé un mélodrame, Takhmina (1993), et une tragi-comédie, Une version d’Istanbul (1995).
Les jeunes réalisateurs Vaguiv Moustafaev, Ayaz Salayev, Yaver Rzayev, en exprimant la liberté post-coloniale, sont en train de chercher de nouvelles formes d’expression. Une partie des films réalisés diffèrent de la tradition nationale et cherchent à conquérir un public international.
Actuellement, bien que la quantité des films réalisés n’ait pas diminué, en comparaison avec la période soviétique, le cinéma azerbaïdjanais a du mal à s’accommoder à l’économie de marché. Le marché du cinéma d’Azerbaïdjan est limité et l’augmentation du nombre de films diffusés par la télévision réduit la fréquentation en salle du cinéma azéri.

Ayaz Salayev

 

Au bord de la mer bleue (Mavi Danizin Shahilinda) – Boris BARNET et Samed MARDANOV – 1935

Les paysans (Kandilar) – Samed MARDANOV – 1939

Le colporteur de tissus (Archin mal alan) – Rza TAKHMASSIB et Nicolas LECHENKO – 1945

Les deux du même quartier (Bir Mahallali iki oglan) – Ajdar IBRAGUIMOV – 1957

Dans une ville du Sud (Bir djanoub shaharinda) – Eldar GOULIEV – 1966

Pourquoi gardes-tu le silence (San niya sousoursan) – Gassan SEIDBEYLI – 1967

La dernière nuit de l’enfance (Ouchaqliquin son qedjasi) – Arif BABAYEV – 1968

L’anniversaire (Ad Gunu) – Rassim ODJAGOV – 1977

Le camion argenté (Gumuchvari furgon) – Oktay MIRKASSIMOV – 1982

La douleur d’une dent de lait (Sud dichinin agrisi) – Gussein MEKHTIYEV – 1988

Une très banale histoire (Oldougtcha darikhdiridji ahvalat) – Djamil GOULIEV – 1987

Le compatriote (Hamyerli) – Valeri KERIMOV – 1987

 

 

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