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Mike De Leon, une vie de cinéma

 

Kisapmata de Mike DE LEON © UNION BANK OF THE PHILIPPINES / MIGUEL P. DE LEON, / Carlotta Films

Ceux qui ont accompagné la récente redécouverte en salle de l’œuvre de Lino Brocka, le plus grand nom du cinéma philippin, auront peut-être le souvenir d’avoir vu au générique de Manille (1975) celui de Mike De Leon. Fait rare, il en était à la fois le producteur et le directeur de la photo. Avant la sortie de ses films sur les écrans en 2023, cette présentation de l’intégrale de sa filmographie – pour la première fois au monde – éclaire une vie entièrement vouée au cinéma, comme celle de sa famille avant lui. Drames psychologiques, films noirs, histoires d’amour, réalistes et fantastiques, les films de Mike De Leon se dérobent à tous les cadres et, comme sortant des ténèbres (ceux de son pays), révèlent une œuvre d’une remarquable puissance stylistique.

Actualité : Sortie en France (mars 2023)

Éditorial Mike De Leon, une vie de cinéma

De nombreux films philippins furent présentés à Nantes et le Festival des 3 Continents s’ouvrit par deux fois, en 1981 et 1994, à des rétrospectives qui contribuèrent d’abord à rendre visible un cinéma quasiment inconnu, ensuite à relier les uns aux autres des cinéastes un peu passés dans l’ombre du totem Lino Brocka (dont par ailleurs beaucoup d’inédits en France furent en ces occasions et d’autres montrés).

Alors même que Ferdinand Marcos avait posé sa main de fer sur le pays et instauré la loi martiale (1972-1981) pour se maintenir par tous les moyens au pouvoir jusqu’en 1986, des cinéastes prirent au sérieux, et l’une dans l’autre, la question du cinéma et celle des Philippines. Si les noms de Gerardo De Leon, Ishmael Bernal, Eddie Romero, Laurice Guillen, Mario O’Hara parmi d’autres menacent de tomber dans l’oubli par chez nous, la restauration récente par L’Immagine Ritrovata puis la ressortie prochaine sur les écrans français par Carlotta d’au moins cinq films de Mike De Leon nous offraient une immanquable occasion de nous joindre à leur effort pour rendre hommage à cette figure toujours active de ce moment du cinéma philippin que certains qualifient de « second âge d’or ».

Le cinéma et la vie de Mike De Leon sont inséparables. Son père était producteur et avant lui, sa grand-mère, Doña Narcisa B. Vida De Leon, devint la première magnat de cinéma philippin en fondant en 1938 LVN Pictures (fermé en 2005), le plus grand studio de l’histoire du pays. Mike De Leon fait ses vrais débuts, fait rare, en étant à la fois le producteur et le directeur de la photographie de Manille (1975) de Lino Brocka. Réalisé en 1976, son premier long métrage Itim sera primé à Sydney en 1978, Kisapmata et Batch’81 suivirent et connurent leur première mondiale à Cannes la même année en 1982 ! Sister Stella L. (1984) participa à la compétition de la Mostra de Venise. Autant dire qu’au cours de ces années-là, il est un cinéaste dont l’exotisme compte moins que la critique audacieuse des normes de la société philippine (tyrannie patriarcale, conservatisme, imagerie catholique, processus d’endoctrinement), dans des films qui mêlent habilement références au cinéma de genre (fantastique, mélodrame familial – basé sur un fait divers – ou film de campus) et au cinéma d’auteurs européens (Antonioni, Kubrick notamment). Et si C’était un rêve (1977) et Frisson ? (1980) peuvent paraître plus léger pour le premier et carrément déjanté pour le second, il faut encore y voir comme dans les autres films du cinéaste une préoccupation qui sous-tend toute l’œuvre : celle de la jeunesse de son pays.

En 2018, après deux décennies de retrait, Mike De Leon réalisa Citizen Jake. Le film raconte la confrontation d’un jeune journaliste idéaliste à son père et son clan corrompu de politiciens dont le pouvoir et la légitimité ont été conquises sous Marcos. À l’approche des dernières élections présidentielles qui ont porté en 2022 « BongBong », le fils de l’ancien dictateur, à la victoire, le film fut gratuitement rediffusé sur la plateforme philippine Mulat Premiere Cinema. Le cinéaste écrivait alors : « J’entends dire que Marcos Jr. pourrait devenir notre prochain président. C’est la honte ultime pour notre pays, la tragédie ultime dont nous ne nous remettrons peut-être jamais. Ne réalisons-nous pas qu’un vote pour Marcos Jr. est un vote pour toute cette famille diabolique, ainsi que pour les personnalités clés des familles politiques les moins recommandables de notre histoire ? ».

Godard, citant Faulkner, disait : « Le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé ». La formule vaut autant pour le plaisir de découvrir enfin les films de Mike De Leon que pour déplorer ce sinistre retour d’une Histoire avec laquelle son œuvre n’a cessé d’être en prise.

Jérôme Baron

Déclaration de Mike De Leon pour le Festival des 3 Continents, novembre 2022.

Je tiens à exprimer ma profonde gratitude au Festival des 3 Continents de Nantes de proposer une rétrospective complète de mes films. Il y a un dicton en tagalog, ma langue maternelle, « Huli man at magaling, naihahabol din ». Ou librement en français, « quelque chose de valeur peut arriver tard mais mieux vaut tard que jamais ». J’ai fait mes premiers pas dans le cinéma international en 1982 lorsque deux de mes films ont été projetés à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. Puis un autre de mes films a été projeté au Festival international du film de Venise en 1984, après quoi j’ai disparu de la carte. La dernière fois que j’ai participé à un Festival International du film avant Cannes Classics cette année, c’était à Busan, en 2018, pour le film, Citizen Jake. À cette époque, une génération entière de nouveaux cinéastes philippins était apparue et imprimait sa marque sur la scène internationale. On me dit qu’il y a beaucoup de nouveaux films passionnants en provenance des Philippines aujourd’hui. Malheureusement, il y a aussi des films financés par l’État qui sortent des égouts de Malacañang (le palais présidentiel).

Une chose qui rendait mes films un peu différents de la plupart des autres films philippins était qu’ils ne s’attardaient pas sur la description de la misère et de la pauvreté, ce que les festivals internationaux adorent dans les films du soi-disant tiers-monde. Au lieu de cela, ils traitaient de la corruption des classes moyennes et supérieures philippines, du régime patriarcal abusif dans la famille philippine ou de la formation fasciste inculquée dans les fraternités étudiantes. Si j’ai la chance de faire un nouveau projet, je continuerai à faire de tels films, peut-être une histoire d’amour sur les riches oisifs se vautrant dans des richesses obscènes tout en s’inquiétant d’assister au prochain défilé de mode à Milan, peut-être une comédie noire sur nos dynasties politiques et à professer un amour profond et leur attention à la vie des Philippins qui travaillent jusqu’à la mort, voire la torture. Ce sont quelques-unes des horreurs qui sont endémiques dans notre culture et notre histoire depuis la mauvaise gestion coloniale des Espagnols, des Américains, des Japonais et, plus récemment, le règne brutal de nos dictateurs locaux. Nous semblons entretenir une industrie artisanale de voleurs de classe mondiale, de tyrans en herbe… ou de mauviettes. L’Amérique peut apprendre une chose ou deux de nous, dans une sorte de colonialisme inversé.

Mais sérieusement, j’ai la chance que mes films soient rassemblés en un seul endroit, comme la rétrospective en cours au MoMA, et aussi ici, à Nantes au Festival des 3 Continents, pour que le public puisse voir et juger par lui-même leurs mérites ou leur absence, ou si je mérite cette rétrospective. En terminant, je voudrais remercier deux Français qui ont cru en mon travail. Pierre Rissient, qui a découvert mes films, et Vincent Paul-Boncour qui les a redécouverts.

Merci à tous.

Mike De Leon

Déclaration sur le site de Carlotta

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