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Hommage à la Nikkatsu : désir et érotisme dans le cinéma japonais

« Ce jour-là, j’étais allé tout spécialement à Kawasaki (ville ouvrière de la banlieue de Tokyo) dans une salle de deuxième catégorie d’un quartier populaire pour y voir des films Nikkatsu Roman Porno. Il s’agissait pour moi d’une découverte. J’y ai vu Nureta Kuchibiru de Tatsumi Kumashiro et Shiroi yubi no tawamure de Toru Murakawa. J’ai alors ressenti l’épuisement de ces « années 60″ où j’avais couru à perdre haleine. Je compris brutalement que, croyant être en tête du peloton, je me retrouvais bon dernier avec un tour de retard. Ce qu’on a appelé Nikkatsu Roman Porno, ce sont des films produits par la Compagnie Nikkatsu, la plus ancienne des majors japonaises qui, confrontée à de très sérieuses difficultés financières, cessa de produire des films ordinaires et se consacra à ce type de films à petit budget et à sujet sexuel. En effet, au Japon, comme l’ont montré les exemples antérieurs de Shin Toho ou Shochiku, une crise économique entraîne la création d’un nouveau type d’œuvres: en effet, dans les moments cruciaux, on donne leur chance à de jeunes réalisateurs et à des projets audacieux. Dans le cas de Nikkatsu Roman Porno, de très nombreux films ont été produits alors que les autres majors réduisaient leur production, Nikkatsu pouvait se permettre d’ouvrir sa porte aux nouveaux talents. De fait la compagnie Nikkatsu et ceux qui y travaillaient constituèrent le creuset le plus animé du cinéma japonais d’après 1970. A l’exception de Goro Nakamura, auteur du premier film Roman Porno, qui n’a jamais quitté la compagnie, la plupart des réalisateurs de Nikkatsu partagèrent leur activité avec d’autres compagnies et firent des films intéressants. On peut aussi mentionner les noms de Toshio Fujita, Chusei Sone, Noboru Tanaka, Shinji Somai, Seijun Suzuki, Tatsumi Kumashiro. »

Nagisa Oshima

UN DÉSIR JAMAIS ASSOUVI

Depuis 1945, l’érotisme et le désir sont à la mode dans une certaine littérature japonaise populaire, ainsi que dans un cinéma jadis méprisé des intellectuels, et aujourd’hui « réhabilité » : le roman La Porte de la chair, de Taijiro Tamura, dont fut tiré plus tard le film sulfureux de Seijun Suzuki, Barrière de chair, date de 1947. Mais ce n’est vraiment que dans les années soixante que l’érotisme au cinéma a pris, si l’on peut dire, sa vitesse de croisière, et en particulier à la Cie Nikkatsu, d’où était déjà parti le mouvement du Taiyozoku (Race du soleil), avec des films comme Passions juvéniles, remarqué à l’époque (1956) par de jeunes critiques français tels … François Truffaut. Mais celui qui donna le premier ses « lettres de noblesse » à l’érotisme fut bien entendu Shohei Imamura (dont les tout premiers films s’appelaient déjà Désir volé, et Désir inassouvi… ), ses films exaltant l’énergie physique et sexuelle de jeunes femmes libres de leur corps et mues par leurs désirs, sur des toiles de fond très différentes de la société japonaise d’après-guerre : une base américaine entourée de prostituées et de petits gangsters vus comme des porcs à face humaine (Cochons et cuirassés), l’environnement suburbain du monde et son imaginaire hivernal (Désir meurtrier, ou Désirs impurs), ou le Japon primitif et mythique des Ryu-Kyu (Profond désir des Dieux, un des plus beaux films du cinéaste). Le leitmotiv du désir charnel y revient constamment, exacerbé par une vitalité particulièrement aigüe, et toujours proche de la mort, dès qu’il transgresse les tabous sociaux. De son côté, le génial Seijun Suzuki, qui allait plus tard avoir maille à partir avec la Nikkatsu, donnait une version torride de La Porte de la chair, où il mêlait avec une imagination délirante érotisme, interdits, anti-américanisme (plutôt « in » dans les années soixante, voir Cochons et cuirassés, et recherches plastiques et chromatiques annonçant celles du fameux Vagabond de Tokyo, 1967, une savoureuse parodie des films de yakuza). Pourtant, ce n’est qu’en 1971 que la Nikkatsu, au bord de la faillite, décida de se lancer dans la production d’une nouvelle série intitulée pour la circonstance « roman-porno » (de « roman-tique et pornographique) », ce qui donnait la couleur de la production; des dizaines, et bientôt des centaines de films à petit budget vont envahir en quelques années, et jusqu’à aujourd’hui, les écrans des salles Nikkatsu, pour le meilleur et pour le pire. Mais, attention, il ne s’agit pas du tout de films « pornos hard », tels que ceux qu’on peut voir dans les salles X en France, mais de « véritables » films, avec des scénarios conséquents, des acteurs, réalisés par des metteurs en scène et techniciens de la compagnie, avec parfois une stupéfiante qualité technique, malgré les délais de fabrication impartis. De plus, le fait que, même si les scènes sexuelles sont assez nombreuses par obligation de contrat (il faut satisfaire les fantasmes des spectateurs), l’auto-censure des producteurs (« Eirin ») interdise de montrer toute pilosité et toute représentation de l’acte sexuel réel, stimule l’imagination des cinéastes et des opérateurs, pour suggérer les rapports sexuels en soulignant tel angle ou tel aspect. Jusqu’à présent, peu de films de la série roman-porno ont été montrés en France (en dehors de Rue de la joie de Kumashiro, une variation irrespectueuse sur le thème de La Rue de la honte), et c’est regrettable, dans la mesure où au Japon, le phénomène a suscité un réel (même si limité) intérêt de la part d’une frange du jeune public, et d’une partie de la critique « non officielle ». Bien qu’il soit très exagéré de prétendre que la série n’a produit que des films remarquables (loin de là !), un certain nombre de films intéressants, et parfois tout à fait étonnants ont vu le jour à la Nikkatsu, permettant le plus souvent à de jeunes réalisateurs de faire leurs débuts et de continuer à s’exprimer avec une relative liberté. Dans les meilleurs cas, et pourvu qu’ils respectent les règles du jeu (c’est à dire montrer autant de scènes sexuelles que possible dans un certain laps de temps, entre une heure et une heure trente selon les films, qui doivent sortir en double programme), des réalisateurs comme Noboru Tanaka, Tatsumi Kumashiro, Chu sei Sone, Toshiya (Binpachi) Fujita, Toru Murakawa, Akira Kato et quelques autres, ont pu tourner des œuvres personnelles et très professionnelles. On appréciera en particulier la sophistication et le sens esthétique de Tanaka, l’humour cru de Kumashiro, le sens de la violence de Chusei Sone, et les diverses qualités d’une poignée d’autres cinéastes qui arrivent à exprimer des idées personnelles dans un contexte pourtant contraignant. Car, bien entendu, il ne faut pas oublier que ces films sont produits à la chaîne pour un public essentiellement masculin, et que « machisme » est aussi un mot japonais … Avec la série « roman-porno », l’imagination est le plus souvent au pouvoir et le désir, de chair comme de cinéma, n’est jamais assouvi. Et puis, on pourra découvrir la première version de l’histoire du célèbre couple de L’Empire des sens, avec La véritable histoire de Abe Sada, de Tanaka, le talent le plus fort de la Nikkatsu ; une vraie curiosité !

Max Tessier

 

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