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Le cortège des printemps : récits, visions et pensées du monde arabe

Le cortège des Printemps

 

Il y aura demain quatre ans, le Printemps tunisien avait pu paraître précoce à ceux qui le voyaient poindre subitement un mois de décembre, plus tardif pour ceux qui le voyaient enfin balayer Ben Ali et ses sbires installés depuis vingt-trois années au sommet d’un pouvoir bénéficiant d’une permissivité subreptice. La révolte tunisienne on ne l’avait pas plus vue venir que ses répercussions, que cette vague extraordinaire de contestation qui s’est vite étendue à l’ensemble d’un monde arabe souvent perçu comme anomique. On aura sous-estimé la jeunesse de sa population, les humiliations et la colère de ceux qui, tenants de projets de sociétés contradictoires (islamistes, libéraux, démocrates, nationalistes…) voyaient depuis trop longtemps les évolutions rêvées par les constitutions post-coloniales étouffées par des régimes autoritaires ou monarchiques. En s’écartant à peine d’une formule lapidaire contenue dans les lettres de Sandor Krasna (alias Chris Marker), on pourrait dire que l’Histoire était devenue vraiment amère à ceux qui un jour avaient cru qu’elle serait sucrée.

À l’heure d’aujourd’hui, où en sommes-nous ? Peut-on tirer un bilan significatif de ces réactions convulsives ? L’infernale guerre civile dans laquelle s’enlise la Syrie déborde désormais sur l’Irak et pèse d’un poids réel sur le voisin libanais. Les militaires ont repris d’autorité le contrôle de l’Égypte au point de contenir (pour combien de temps ?) les aspirations de ceux qui, après Moubarak, destituaient en masse le religieux Morsi en criant comme un seul homme « Nous sommes l’Egypte ». Le chaos règne en Libye. Le pluralisme de façade du régime algérien achève d’user un peuple qui vit sous perfusion pétrolière. Le Maroc adapte avec une application remarquable ses inclinations conservatrices aux évolutions du moment. Les fondamentalistes chiites et sunnites poursuivent leur guerre à distance en instrumentalisant les tensions régionales et pointent d’un même doigt la diabolique hégémonie de l’économie libérale mondialisée. Pendant ce temps, les Qataris font diversion et s’offrent une Coupe du Monde de football en hiver. Autant de cas particuliers rappellent que les vues trop générales sur ces évolutions sont vite défaites par la réalité complexe du terrain. L’Histoire risque de donner autant du fil à retordre à ses exégètes qu’à ses prédicateurs. Embrasement, coup de frein, soubresaut, détournement, éruption, status quo : quelle est la bonne vitesse de marche de l’Histoire ? Un brin de condescendance aura vite fait dire à certains qu’à l’ardent feu de paille succède un retour à la normale, dans ce monde arabe tenu par des archaïsmes structurels indépassables et incompatibles avec la démocratie. À l’inverse, on peut être tenté de retourner cette appréciation et considérer, sans anticiper sur le long terme, qu’un processus de grands bouleversements vient de s’amorcer. Partout on s’est levé pour refuser les carences et les excès de l’État, la domination de systèmes mortifères et corrompus. Et si certains ordres anciens tiennent encore, ici ou là, lieu de pouvoir ou de repère, ils se sont fissurés. L’attente des peuples ne saurait indéfiniment être frustrée ou réprimée. Mais il y aurait, autour de cet espoir, à risquer tout de même une question essentielle, qui a aussi valeur de constat : si les hommes et les femmes du Maroc à l’Irak sont portés par des aspirations universelles vers plus d’avenir et de dignité, quelles ambitions sociétales et politiques ont-ils la capacité de projeter dans cette époque historique qui est la leur comme la nôtre ? En ont-ils déjà ou dès demain la vision et les ressources ? Comment de véritables idées, la Tunisie prouve au moins que la possibilité du débat existe, peuvent-elles s’insinuer au sein du corps social pour aider à clarifier des aspirations souvent exprimées de manière contradictoire sur le mode du « nous souhaitons plus de libertés et des réformes structurelles mais nous craignons de voir déstabilisées les hiérarchies de l’ordre traditionnel » ?

Depuis la dissolution des grandes visions panarabiques transmises du parti Baas à Nasser (ou ultimement Kadhafi) jusqu’au mouvement de repli sur des problématiques nationales où les gouvernements ont montré peu de volonté à réformer et revitaliser leurs institutions, la réismalisation progressive des sociétés arabes aura été, jusqu’aux événements récents, l’évolution la plus marquante des trente dernières années. L’Algérie avait fourni une illustration précoce et tragique de ce phénomène. Vingt ans plus tard, en 2011, aux déchus Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte, ont succédé transitoirement le parti Ennahdha (dont la fondation remonte à 1981) et les Frères musulmans. L’antagonisme, qui met aujourd’hui aux prises l’Islam sous sa forme locale et sécularisée et ses versions radicales et internationalisées, implique d’engager une réflexion resituant le « juste milieu » du référentiel religieux, afin de limiter sa médiation dans le domaine du politique. Il ne s’agit pas de juger ici de l’importance sociétale et identaire des valeurs de l’Islam dans le monde arabe mais de questionner l’aptitude ou la détermination de ces sociétés à ouvrir progressivement le débat politique sur cette question, à opérer à partir d’une grille d’interrogations renouvelées sur des sujets inamovibles.

Finalement, la seule véritable évidence est la complexité que recouvre l’intense et profonde agitation qui va pour un long moment secouer le monde arabe. Et plus le déchiffrement de ces situations sera ardu, plus le nombre des commentaires augmentera, poussés par la nécessité d’analyser ce qui s’annonce comme un des bouleversements majeurs de notre temps. Depuis fin 2010, qu’avons-nous réellement vu de ces événements depuis les petits écrans où ces révoltes se sont et ont été données en spectacle ? Quels souvenirs (sans parler d’images-chocs) conserverons-nous de ce qui a été filmé et médiatisé ? Une conviction au moins : la profusion des vidéos-amateurs réalisées par ceux qui investissaient la rue, ont pris de vitesse les médias traditionnels au point de constituer dans cet espace là aussi une forme de contre-pouvoir. Mais que révèle la saisie des situations dans leur extrémité spectaculaire ? Si ces images n’ont laissé personne indifférent, on ne sait souvent pas mieux ce qu’on filme que ce qu’on voit lorsque s’entremêlent et se superposent la fureur des combats, les provocations politiques, les slogans contradictoires, les cris de rage et de peur, les espoirs fous, la danse macabre du courage et de la barbarie. À travers cette programmation, nous avons tenté de voir par-dessus l’épaule du réel immédiat. Se donnant pour précaution première de s’écarter de trop de généralités pour redonner aux échelles et aux formes leur amplitude, elle constituerait idéalement une carte où l’intime et le subjectif vaudraient comme attributs de l’expérience collective. De Bagdad à Alger, sans aucun souci d’exhaustivité, une juxtaposition des gestes aux motifs variés mais rapprochés pour leur capacité à prendre des mesures. Ambition primitive mais essentielle dans un monde commotionné où, comme pour suivre la belle idée de Jacques Rancière, le cinéma soutient que son Temps est celui du destin commun. Ce qui le rend précieux jusque dans ses hésitations, c’est l’expérience sensible du monde qu’il perpétue avec l’obstination d’un poseur de balises. Une preuve supplémentaire que le cinéma est toujours plus, par-delà ses esthétiques et les pensées qu’elles construisent, plus que de l’art.

Jérôme Baron

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