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Rétrospective du cinéma mongol

Histoire d’un itinéraire

Il existe encore sur la mappemonde cinématographique des territoires inconnus. La Mongolie en est un. A ce jour en Occident, peu de gens ont pu voir un seul film mongol – encore que certains le pensent en ayant vu “Urga”, film réalisé par un Russe en Mongolie intérieure chinoise. Encore moins nombreux sont ceux qui peuvent imaginer qu’il puisse exister une cinématographie mongole. C’est plutôt accidentellement que je rencontre à Paris en janvier 91, le seul Français qui séjourne à cette époque en Mongolie, Alain Zorzutti, attaché linguistique à Oulan-Bator (l’Ambassade de France en Mongolie ayant été fermée). Il me dit alors que la Mongolie est en train de s’entrouvrir à l’Occident et qu’il existe bien des cinéastes mongols. Au mois de juillet suivant, le Ministère de la Culture de Mongolie organise une rétrospective du Festival des 3 Continents avec 5 films : malien, chilien, turc, taiwanais, tunisien. Le dernier Les Baliseurs du désert de Nacer Khémir est même projeté dans une petite ville devant un public ébahi. J’en profite donc pour visionner une douzaine de films, anciens et récents dont Selon la volonté du ciel de Choymbolyn Jumdaan qui est invité alors à Nantes en compétition. Une première pour la Mongolie. Un producteur franco-allemand, Christofer Giercke, voit le film, s’enthousiasme et décide de co-produire le film suivant de Jumdaan, Aidas, que nous présentons cette année en compétition, en première mondiale. Enfin, Christofer Giercke profite de sa présence en Mongolie pour convaincre les autorités mongoles de l’intérêt de présenter à Nantes la première rétrospective du cinéma mongol. Je retourne donc en mai 94 en Mongolie et je visionne plus de 100 films (sur les 200 qui auraient été réalisés) pour établir une sélection finale de 12 films de 12 réalisateurs représentant toutes les époques de 1954 (1er long métrage) à 1994 (Aidas). C’est cette sélection entièrement mongole que le public du 16ème Festival des 3 Continents pourra voir.

Philippe JALLADEAU

LA DECOUVERTE D’UNE CINEMATOGRAPHIE INCONNUE DU BOUT DU MONDE

Le cinéma est apparu en Mongolie dans la décennie qui a suivi son invention. Certains témoignages laissent à penser que la première projection eut lieu en 1903- Bogdo Gegeen, le Dalaï Lama mongol, et le Prince Namnansuren assistent à des projections privées, et ce, à partir de 1913, à Urga, la capitale mongole. En 1921, suivant le modèle de la Révolution russe, la Mongolie connaît elle aussi sa révolution. Urga est rebaptisée Oulan Bator, héros rouge. Premier pays à suivre l’exemple russe, la Mongolie bénéficie de l’aide “bienveillante” de son grand voisin soviétique, jusqu’en 1989, date à laquelle la Mongolie se transforme en pays démocratique. Dès 1923, le Parti Populaire Révolutionnaire Mongol, sans doute sous l’influence de l’U.R.S.S. prend en compte l’intérêt que représente le cinéma dans l’éducation des masses ; le comité central, dans le cadre de cette politique, envisage la construction de studios. Les studios “Mongol Kino” ouvrent en 1935, construits avec l’aide technologique des Soviétiques. L’Etat mongol possède alors l’outil indispensable à la production cinématographique : laboratoires, studios, salles de montage, de projection, ateliers de décors et costumes…

N’ayant pas les connaissances requises, les Mongols sont assistés par des techniciens russes et la formation des cadres est assurée en U.R.S.S.. Les studios “Mongol Kino” servent dès leur début a la réalisation de films de propagande : un film documentaire sur le 47 anniversaire du 1 mai et un film de fiction, coproduit par Lenfilm, Mongol Khiiu (Un garçon mongol). En 1938, Temet Natsagdorj, ayant suivi une formation en Allemagne, réalise Norjmaaguyn Zam (Le chemin de Norjmaa) ; il s’agit du premier film réalisé par un Mongol. Film de propagande, Nordjmaguyn Zam fait l’éloge de la médecine moderne, condamnant le lamaïsme et ses pratiques traditionnelles. Temet Natsagdorj disparaît par la suite, victime de la répression politique. Kh. Choibalsan dirige alors la police soviétique avant d’accéder au pouvoir de 1939 à 1952. Sur le modèle soviétique, il procède à des purges visant la communauté religieuse. Les moines bouddhistes sont victimes d’une répression sanguinaire, 20 000 lamas sont exécutés, 700 monastères détruits. Dédiées à la gloire des grands héros du peuple, de grandes fresques historiques envahissent les écrans. Ces récits, imprégnés de contes ancestraux très populaires, remportent un vif succès. Sùkhbaatar , réalisé en 1942 et qui retrace la vie du père fondateur de la Révolution, a valeur d’exemple dans la production de cette époque ; la légende de Khatanbaatar et L’histoire secrète des mongols ont largement inspiré quelques scènes du film. La recette est bonne, à tel point qu’un autre film sorti à cette époque Tsogt Taïdj est encore en 1989, considéré par le public comme le meilleur film mongol. Malheureusement ce film ne peut être reconnu comme une production mongole, le réalisateur étant russe ! Pendant cette période, beaucoup de cinéastes russes viennent en Asie Centrale à cause de la destruction par les forces allemandes des studios de Moscou et de Léningrad et de l’invasion de ceux de Minsk, Kiev, Kharkov. A partir de 1945, la production cinématographique est en sommeil. Mais les futurs cadres du cinéma mongol sont formés, à Moscou, et les studios se dotent de nouveaux équipements techniques. Dans ce pays, peuplé principalement de nomades éleveurs, apparaît la classe ouvrière, phénomène dû à un début d’industrialisation. Travailleurs des villes, travailleurs des campagnes, la mode est au travail ! Atteindre les objectifs du Plan, participer à l’essor économique de la patrie, deviennent les leitmotiv du cinéma mongol. Dans ce contexte, sort en 1954, Chine Djil (Le nouvel an), son réalisateur, T. Zandraa étant l’un des premiers à avoir suivi des études supérieures en U.R.S.S.. Un ouvrier modèle qui a atteint les objectifs du Plan avant le nouvel an, part fêter cela avec ses camarades ; mais sa mère pense que ces réjouissances annoncent plutôt le mariage prochain de son fils. En 1955, la production mongole se déride un peu. Même si le cinéma est toujours utilisé à des fins de propagande, les sujets de l’époque engendrent plutôt la bonne humeur. La disparition du “Staline mongol”, Choibalsan, en est peut-être l’explication. La réalisatrice E. Oyun signe la première comédie musicale Mane ailoco. Les comédies dominent la production entre 1955 et 1965. R. Dorjpalam, formé lui aussi à Moscou, devient un maître du genre. En 1956, il réalise Bidende you saado boldji bayane (Nous avons toujours des difficultés), satire relatant les péripéties d’un Mongol à la recherche d’une pièce de rechange pour une moissonneuse. En 1958, sort son deuxième film, Gurvan Naïdz (Trois amis), premier film pour enfants, et, en 1959, Mor’toï Boloosoï ! (Si j’avais un cheval !) où un jeune éleveur, forcé de se déplacer à dos de yack, essaye de conquérir sa dignité par l’acquisition d’un cheval. En 1961, il réalise Altan ôrgôô (Palais d’or), co-produit par Defa, la compagnie cinématographique est-allemande. En 1957, tiré du roman de L. Vandan et Tch. Tchimid, sort Serelt (Le réveil) ; S. Guenden signe ici une réalisation de qualité : maîtrise de la caméra, de la lumière, construction dramaturgique soignée. La condition féminine donne matière à deux films : Ene Khùùkhnùùd ùu (Drôles de femmes !), réalisé en 1963 par R. Dorjpalam, et Elbeg deel de J. Buntar et B. Jamsran où une courageuse ménagère est exploitée par son paresseux de mari, qui de plus usurpe les mérites de sa femme ; elle ne tardera pas à faire triompher la vérité…

B. Jamsran réalise Khökhöö guerleckh dökhlöö (Khökhöö va bientôt se marier) en 1962 et Niislel khùù (Le Garçon de la Capitale) en 1968. Ces deux films reflètent les préoccupations d’une nouvelle génération. Dans les années soixante, de nombreuses œuvres littéraires sont portées à l’écran : Gologdson khùukhen (La fille rejetée), adaptation du roman de Ts. Damdinsûren, réalisé en 1961 par D. Tchimid-Osor. La construction d’un autre bâtiment annexe à Mongol Kino accroît la capacité des studios. La production de films documentaires s’accroît considérablement. Beaucoup de jeunes réalisateurs participent à cet essor. O. Ourtnassan s’impose comme un spécialiste du genre. La vie contemporaine est le thème dominant des films des années 70-80. Sorti en 1973 et réalisé par Tch. Gombo, Motoriin duu (Le bruit du moteur) peut être considéré comme un exemple : Ganaa, un jeune mécanicien, entretient une pompe à eau dans le Gobi ; ses services lui vaudront la reconnaissance de la communauté. Khani (L’épouse) et Daévaanii tsaana davaa (Derrière le col, un autre col) appartiennent au même répertoire. Le cinquantième anniversaire de la Révolution est marqué par la sortie de plusieurs films, entre autres Damdinii Sukhbaatar, réalisé par J. Buntar et sorti en 1971. Toungalag Tamir  (La claire Tamir) constitue un événement. Réalisé par R. Dorjpalam, entre 1970 et 1973, ce film rassemble les meilleurs talents de l’époque. L’année 1980 marque un tournant politique, une plus grande liberté d’opinion permettant aux auteurs et réalisateurs de se démarquer du pouvoir. Garid magnai (Le lutteur) sort en 1983 et laisse apparaître très nettement les liens qui unissent les Mongols à leurs traditions. J. Buntar se livre avec beaucoup d’adresse à la reconstitution de l’époque pré-révolutionnaire, ainsi que B. Baljinnyam, qui réalise Suuder (L’ombre) en 1983 et Mandukhai en 1987, un film épique sur la fameuse impératrice mongole du XVème siècle. Vers la fin des années 80, l’effondrement de l’U.R.S.S. isole la Mongolie qui ne bénéficie plus d’un soutien extérieur socialiste. Entre 1938 et 1989, la Mongolie a produit quelques 350 films de long métrage. Mais depuis 1989, la production mongole doit s’adapter aux conditions du marché libre et international. B. Baljinnyam est le premier à trouver un financement international pour son film Gengis Khan, produit en 1992 par une compagnie japonaise. Mais, il y a aussi la naissance d’un groupe de jeunes auteurs-réalisateurs qui produisent indépendamment leurs premiers longs métrages. C. Jumdaan fait partie de ce groupe. Engagé dans un constat amer de la politique qui a conduit son pays à l’isolement et à la perte de son identité, C. Jumdaan lutte pour la renaissance des valeurs traditionnelles mongoles. Tengeriin Sahil (Selon la volonté du ciel), découverte du Festival des 3 Continents en 1991, témoigne d’une renaissance du bouddhisme en Asie Centrale. Son nouveau film Aidas, en compétition cette année, est un constat du conflit des trois générations et des tentations que présente l’Occident pour la jeune génération. Ce film est produit avec l’aide d’une production française. L’apparition d’une multitude de petites sociétés de productions cinématographiques engendre aussi une baisse inquiétante de la qualité des films mongols (50 films par an). Souvent endettées et ne bénéficiant d’aucune aide extérieure, ces sociétés connaissent d’énormes difficultés qui les conduisent à tourner avec peu de moyens des films dont la complaisance tombe bien souvent dans le mauvais goût. Quelques jeunes réalisateurs, redoublant d’ingéniosité, arrivent à pallier ce manque. Dans ce contexte, J. Binder avec Khuin kholboo (Le lien maternel, 1993) réussit le pari d’un film peu coûteux. La maîtrise du récit, de la direction d’acteurs et de la photographie en font une œuvre d’autant plus admirable.

Dashtseren TSOLMON Critique d’art

Films