Compétition internationale
42e édition
20>29 novembre 2020, Nantes
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Article de Serge Daney sur Shadi Abdessalam

En 1979, un film sort au Caire. Titre Al-mumià (La Momie). Sortie bâclée, public rare. Le film est depuis dix ans dans les boîtes. Il fera le tour du monde, même discrètement. On le verra à Paris. On restera bouche-bée. On apprendra à prononcer le nom de son auteur, Shadi Abdessalam et à penser qu’outre le pôle Chahine et le pôle Abou Seif, il y a dans le cinéma égyptien un pôle Abdessalam. On attendra d’autres films de lui. Aucun long ne viendra. Certains auront la chance de voir deux courts-métrages : Le Paysan éloquent (1970) et Les Armées du soleil (1974). Tous deux somptueux. Car appliqué à Abdessalam, le mot « esthète » est mince, presque vulgaire. Le goût de la beauté a accompagné l’homme toute sa vie (drapé dans sa cape, il avait fière allure). Pas une beauté surajoutée, en plus, mais ce qui était beau, depuis toujours, en Egypte. Depuis toujours, c’est à dire pharaons compris. Shadi Abdessalam fut unique en ceci : il filme une Egypte qui ne commence pas avec l’Egypte et son Paysan éloquent qui vient demander justice auprès du pharaon est le frère des soldats de la guerre de 73 ou de Wannis, le héros désemparé de La Momie.

Né le 9 mars 1930 à Alexandrie, après des études à Oxford, Shadi Abdessalam passe par l’Institut des Beaux-Arts du Caire d’où il sort en 1955, diplômé en architecture.  Il opte pour le cinéma, est assistant sur quatre films avant de se voir engager par la Fox comme assistant-décorateur sur Cléopâtre de Mankiewicz (1963). De même, lorsque le polonais Kawalerowicz tourne son Pharaon (1966) ou lorsque l’italien Roberto Rossellini supervise La Lutte de l’homme pour la survie (1967), téléfilm pédagogique : Abdessalam est l’homme par qui la reconstitution historique passe. Si bien que lorsqu’il passe à son tour derrière la caméra, il a , outre sa culture personnelle, une idée de l’état international (et pas seulement égyptien) du cinéma.

La Momie, son seul long-métrage, s’appelle aussi La Nuit où l’on compte les années. En 1881, le pillage des tombeaux est devenu un crime. Certaines tribus – comme celle des Horabat de Thèbes – vivaient depuis longtemps de ces pillages, ayant la connaissance secrète d’une Cache royale. Un jeune homme hérite de ce secret et comprend confusément  que les temps changent et qu’il faut le révéler. Nul doute que s’il avait tourné davantage, Abdessalam serait revenu sur cette archéologie, cette genèse de l’ « homo egyptianus ». Seul égyptologue du cinéma égyptien, il savait, dans le moindre détail, de quoi il parlait. La beauté de La Momie vient, pour nous, de ce sentiment que tout a été choisi, pesé et aimé – puis filmé, inéluctablement.

A partir de 1968, Shadi Abdessalam enseigna au Centre du cinéma expérimental du Caire. Puis sa vie se confondit avec une idée fixe : Akhenaton. Le projet devint carrément mythique. Trop mégalo, trop cher, trop intempestif dans le paysage redevenu bien provincial du cinéma égyptien ? Peut-être. On apprenait que le cinéaste avait déjà tout dessiné, tout prévu, tout maquetté, au point que le film, en un sens, était déjà fait, devenu musée avant d’avoir été pellicule.

La maladie (qui a fini par l’emporter) rendait la résurrection du pharaon monothéiste encore plus improbable. Au moment d’Adieu Bonaparte, des âmes vigilantes soufflèrent à Jack Lang qu’il y avait un autre projet égyptien, superbe et fou. C’était sans doute trop tard.

Libération, octobre 1986

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