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Les voyages intérieurs de Khady Sylla, ou la parole regagnée

Les voyages intérieurs de Khady Sylla ou la parole regagnée

 

Le premier film de Khady Sylla que j’ai vu s’intitule Une fenêtre ouverte, il était programmé au Cinématographe dans le cadre d’une reprise de films sélectionnés au FIDMarseille. C’était en 2005. Je m’étais dit alors que je me souviendrais longtemps de cette voix, de son timbre et de ses intonations, d’une scansion particulière où la parole, l’acte de parler, porte de manière pressante et essentielle sur ce qu’elle dit. Cette voix venait de loin, de derrière la ligne de partage du visible, peut-être de cet endroit qu’elle appelait « tiers-œil », et elle faisait peser sur les images le poids nerveux de tout un corps, un corps contraint mais multiple, polyphonique dirait-on, contemporain, post-colonisé, affolé.

Khady Sylla était sénégalaise. Il y a peu, elle nous a quittés. En l’écoutant encore, c’est sûr, nous la verrons aussi, ses films seront rapprochés d’autres films et, parfois, les caméras d’autres cinéastes à leur tour nous ramèneront vers elle. Elle sera là, assise au bord du vide, depuis cette fenêtre où elle

observait les servitudes du monde en essayant d’y reprendre place, lançant les mots comme des coups pour ouvrir la brèche, retrouvant le pouvoir de nommer les choses et, peut-être déjà, celui de les voir.

Le regard de Khady Sylla n’est pas seulement « surexposé », belle manière de dire un aveuglement qu’elle redoute dans les premières minutes d’Une fenêtre ouverte, lorsqu’elle veut le poser sur les nombreux fous errants des rues de Dakar. À l’image du monde, ce regard craint la fragmentation, la dislocation, l’assèchement d’un lien sacré des hommes à la vie qu’ils (ne) vivent (plus) comme à celle qui les entourent. Alors, Khady, fille de l’eau, se met à douter autrement de son amour pour une vie qu’elle trouve plus efflanquée qu’une vache. Ce qu’elle aime, là-contre, c’est la littérature et le cinéma. Alors du bord de la fenêtre, depuis le couloir, du fond de la cour, à l’hôpital, elle forge dans l’intranquilité le corps de ces voix qui voyageront de sa folie à l’intérieur vers la folie du monde à l’extérieur. Entre les mots et les images, un simple mouvement, une simple parole, un lien réactivé, les entraves mises à l’épreuve (stucturelles, historiques, symboliques, pathologiques).

Pour Khady Sylla, toute parole véritable est une parole regagnée, et toute parole regagnée a été une parole perdue. Le cinéma est là pour accompagner ces retours (politiques, poétiques) qui souvent appellent de longs voyages : le monologue d’une jeune domestique déplacée de sa campagne à la ville et réduite au silence par le fardeau des ordres ; la rencontre avec Aminta, la folle, qui sait que le monde autour d’elle devrait aussi penser à se soigner ; retour avec Mariama, sa sœur, jusqu’à la source Penda Diogo Sarr, leur grand-mère, au village de Barade Ndiaye…

Disparitions, nouvelles divisions, dualisme confrontant les économies et valeurs traditionnelles et le modèle du développement urbain : à quelle vitesse endogène la modernité pousse-t-elle une société à se séparer d’elle-même ? Vers quelles aberrantes difformités est-elle conduite ?

Regardant par la fenêtre, fixant la caméra en clignant des yeux à chaque mot pour ne pas perdre la cadence, Khady Sylla est inquiète, elle ne voit plus que ce qui fuit de plus en plus obstinément vers le lointain.

Jérôme Baron

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