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Le projet

Le F3C : le goût de la découverte et de la rencontre

Chaque année depuis 1979, à la fin du mois de novembre à Nantes, le Festival des 3 Continents propose des films de fictions et des documentaires d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie.

Cette spécialisation géographique, pionnière en son temps, ne résume pas l’identité du Festival, elle est une des formes de ce qui l’anime et le distingue : la passion et la curiosité, le goût de la découverte et des rencontres, l’amour des films du Sud et la volonté de les servir.

Depuis sa création, le Festival des 3 Continents a constamment fait preuve d’un flair certain dans sa programmation. De nombreux hommages ont fait date : Raj Kapoor (Inde) en 1984, nouvelle vague argentine dès 1997 et à nouveau en 2002, Melvin Van Peebles en 1979 (USA), Tolomouch Okeev (Kirghistan) en 2002, Satyajit Ray (Inde) en 2006…

La Compétition a également ses titres de gloire : Souleymane Cissé (Mali) en 1979, Hou Hsiao-hsien (Taïwan) en 1984, Abbas Kiarostami (Iran) en 1987, Wong Kar-wai (Hong-Kong) en 1991, Tsai Ming-liang (Taïwan) en 1993, Jia Zhang-ke (Chine) en 1998 et bien d’autres encore…

Le Festival des 3 Continents a été et restera un lieu de découvertes et de rencontres, un lieu d’échange et de passion.

 

L’atelier Produire au Sud

Produire au Sud est un atelier de formation aux outils de la coproduction internationale. Il est destiné aux jeunes producteurs et réalisateurs d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie.

Créé en 2000 par le Festival des 3 Continents, l’atelier PAS est aujourd’hui organisé dans le monde entier, en complément du principal rendez-vous annuel à Nantes, la même semaine que le Festival.

 

L’histoire du festival

par Alain et Philippe Jalladeau, créateurs du festival – novembre 2008

À la fin des années 70, le cinéma sortait des années troublées par la politique. C’en était fini d’entendre « tout est politique » et nous pouvions enfin redire « le cinéma est un ART » et surtout qu’il y avait des artistes pour le faire. Par ailleurs la vision « tiers-mondiste » du monde avait eu l’avantage de porter nos regards vers des pays ignorés, mais avait réduit cette ouverture à des concepts idéologiques et économiques. Les films privilégiaient alors le contenu sur la forme, ignorant la création propre du langage cinématographique.

À Nantes comme en France, après la période sombre qui avait suivi 68, l’activité cinématographique avait repris vers 1972, laissant de côté la dialectique marxiste et la sémiologie de l’image pour se recentrer sur le travail de création et la notion d’auteur.

 

Suivant sa bonne vieille habitude « auteuriste », la France avait jusqu’alors mis en exergue quelques grands créateurs des 3 continents, en ignorant beaucoup d’autres. On avait ainsi découvert Mizoguchi, Kurosawa (Japon), Satyajit Ray (Inde), Leopoldo Torre Nilsson (Argentine), Nelson Pereira dos Santos (Brésil), Emilio Fernández (Mexique) avec quelques films, souvent les mêmes qui tournaient dans les ciné-clubs. Puis ils passèrent de mode. D’autres avaient pris le relais dans les années 60 et 70 : Nagisa Oshima pour le Japon, Lino Brocka pour les Philippines, Glauber Rocha pour le Brésil grâce au lobbying (justifié) de certains passionnés (Pierre Rissient pour Brocka par exemple). Glauber Rocha, quant à lui, lié à Godard, faisait partie du « Cinema Novo », mouvement cinématographique au Brésil, le seul je crois à avoir su faire sa promotion en Europe. Il faut dire pour son malheur que le coup d’état avait chassé plusieurs cinéastes hors du Brésil.

Ainsi nous étions au Festival de Venise en 1969, puis au Forum de Berlin en 1972, où les cinéastes brésiliens étaient présents et nous avions pu les rencontrer.

 

D’une manière générale, la présentation des cinéastes des 3 continents en Europe était jusqu’en 79 partielle, ponctuelle et fragmentaire, et faite dans des conditions qui ne leur donnaient qu’une visibilité très réduite, leurs films étant occultés dans les festivals internationaux par les films européens et américains sans parler de leur distribution quasi inexistante.

Ainsi, le Festival de Cannes 78 avait programmé Bye Bye Brazil de Carlos Diegues, le même jour qu’Apocalypse Now de Coppola qui monopolisait toutes les attentions. C’est aussi à cette époque que nous vîmes à Cannes le très beau film de Satyajit Ray Les Joueurs d’échecs, égaré dans une salle de la rue d’Antibes devant 10 personnes. Ray était depuis longtemps oublié par le Festival de Cannes, son chef-d’œuvre Charulata avait été refusé et Satyajit Ray blessé. Il avait juré qu’il ne reviendrait pas à Cannes, alors que la présentation de son premier film Pather Panchali l’avait propulsé au tout premier plan. Le Festival pratiquait plus alors la politique des Ambassades que celle des auteurs.

Satyajit Ray en 1980 à Nantes.

 

En 1978, nous fûmes invités au Festival de Carthage en Tunisie. Sa thématique consacrée à l’Afrique et au Monde arabe s’était ouvert cette année-là à l’Asie et à l’Amérique latine. Nous pûmes rencontrer les cinéastes arabes et africains bien sûr mais aussi vénézuéliens, colombiens, sri lankais – mais le Festival était malheureusement débordé par les débats politiques qui agitaient le Monde arabe et le cinéma était souvent oublié. Il n’y eut pas de suite à cette expérience tricontinentale.

 

Ainsi naquit le Festival des 3 Continents – titre inspiré par le Festival des 2 Mondes de Spoleto, festival de théâtre italien qui ne voulait en aucun cas être le Festival du tiers-monde. Les cinéastes, qu’ils fussent mongols, argentins ou burkinabés, étaient traités à égalité et n’étaient pas mis dans une 3è catégorie. Seuls leurs talents de créateurs les départageaient, ils exprimaient leurs cultures dans leur diversité, chaque pays devant produire ses propres images, une compétition devant permettre au réalisateur gagnant d’être reconnu internationalement et ainsi l’aider à poursuivre son œuvre dans son propre pays. Le langage cinématographique étant universel, le jury international devait primer la création cinématographique avant toute chose, en dehors de toute considération politique.

Le projet obtint le soutien de la Ville de Nantes, ce qui permis au festival de naître en novembre 1979. Sa nouveauté en faisait un pari qui n’était pas gagné d’avance, d’autant plus que sa première programmation était plutôt pointue avec la découverte des cinéastes afro-américains. Un comité de sélection constitué de Catherine Ruelle, Claude-Michel Cluny et Serge Daney nous épaulait dans ce premier programme inédit. 7000 entrées furent enregistrées et surtout Louis Marcorelles, journaliste au Monde, écrivit un article élogieux à la une de ce journal.

Cinéastes afro-américains, notamment Melvin Van Peebles et Charles Burnett.

 

Le Festival était lancé. Dès le printemps 1980, nous comprîmes qu’il fallait aller explorer directement sur le terrain pour découvrir sur place les films et leurs réalisateurs. Il est vrai qu’au début, influencés par la politique des auteurs des Cahiers, nous ne pensions qu’aux cinéastes, ignorant complètement les producteurs et l’économie du cinéma. Sur les conseils de Serge Daney qui avait parcouru l’Inde quelques années auparavant, nous partîmes donc là-bas. Il y avait un cinéma d’auteur florissant et à chaque étape nous étions éblouis. À Calcutta, nous rencontrâmes chez lui Satyajit Ray et nous découvrîmes les films de Ritwik Ghatak, un véritable choc. A Trivandrum, dans le Kerala, au sud de l’Inde, nous fûmes reçus par Adoor Gopalakrishnan, surpris de voir débarquer pour la 1ère fois deux jeunes occidentaux à la découverte de films et de cinéastes. Il devint notre ami et ceci nous incita à mettre l’Inde du sud au programme de l’édition 1980.

 

La programmation de 1981 fut l’un des premiers paris un peu fous du Festival, et compte toujours comme une date importante pour les pays du Sud. Sous l’instigation de Pierre Rissient, nous envisageâmes une rétrospective du cinéma philippin. Il connaissait bien en effet Lino Brocka, lequel, enthousiasmé par notre projet, nous invita aux Philippines pour concrétiser ce programme. À notre arrivée, nous découvrîmes qu’il n’y avait pas de conservation de films, ni d’archives bien sûr. Les producteurs ne gardaient pas leurs « vieux » films, appelés ainsi dès qu’ils dépassaient deux ans. Seul Lino Brocka avait pu conserver les siens et quelques autres. Grâce à lui et à un historien critique, nous pûmes petit à petit retrouver des films aux Philippines mais aussi dans les pays où existaient des communautés de Philippins.

Carmi Martin, Lino Brocka et les frères Jalladeau.

 

Nous pûmes ainsi présenter un programme totalement original, mais aussi contribuer à la création de la première cinémathèque des Philippines et à la préservation des films. Vingt-sept ans après, au Pakistan, la même histoire se répète, mais la cinémathèque n’est pas encore créée.

Sans rentrer dans tous les détails des années suivantes qui assirent la réputation du Festival, la découverte en 1982 des deux immenses cinéastes indiens, Ritwik Ghatak et Guru Dutt, malheureusement décédés, compte pour certains, comme João Pedro Bénard da Costa, directeur chevronné de la Cinémathèque de Lisbonne, présent à Nantes dans le jury, parmi les plus grands et incontournables moments de leur vie de cinéphile.

 

Au cours de ces années de jeunesse, le 6e Festival des 3 Continents, en 1984, fut une date clé. Nous rendîmes pour la 1ère fois un hommage à un acteur et une actrice : Samia Gamal, star égyptienne, et Raj Kapoor, réalisateur indien connu du Maroc à la Chine, y compris la Russie où il était vénéré. Célébrissimes dans leur propre pays, ils n’avaient jamais reçu d’hommage en Occident. Cette année-là, le jury couronna 2 films majeurs : Les Garçons de Fengkuei de Hou Hsiao-hsien (Taïwan), ce qui permit de le faire reconnaître comme un grand cinéaste, et Les Baliseurs du désert de Nacer Khemir (Tunisie), un ovni de réalisme fantastique touché par la grâce.

Claude Sérillon, Hannah Schygulla et Hou Hsiao-hsien, Montgolfière d’or en 1985 pour Un été chez grand-père.

 

1988 fut une année importante pour le Festival. Il acquit définitivement cette année-là la réputation de « découvreur » auprès des professionnels occidentaux. Nous avions sélectionné en compétition un film iranien de Bayram Beyzai. Un peu plus tard, nous reçûmes pour visionnement un autre film intitulé Où est la maison de mon ami ? Le titre n’était pas vraiment stimulant mais ce film était réalisé par Abbas Kiarostami. Cinéaste inconnu en Occident, il jouissait en Iran d’une bonne réputation – il avait débuté avant la Révolution avec un joli film : Le Passager. Ce film nous avait fait une très forte impression mais ne voulant pas à l’époque mettre deux films d’un même pays en Compétition, il fut sélectionné Hors Compétition. David Streiff, alors directeur du Festival de Locarno, présent à Nantes, sélectionna immédiatement le film pour son festival. Kiarostami était lançé internationalement. Il ne vint jamais à Nantes avec un autre film, mais devint notre ami et nous offrit en sa présence une belle exposition photographique en 2005.

 

Au cours de la décennie des années 90, le Festival avait atteint l’âge adulte, les salles étaient pleines et surtout les professionnels du monde entier venaient dans l’espoir de découvrir des perles rares et de nouveaux auteurs. Les acheteurs et distributeurs européens voulaient encore plus de films qu’ils ne voyaient pas ailleurs. Devions-nous faire un marché du film ? Du moins une plus large programmation ? Nous n’en avions pas les moyens financiers et Nantes ne possédait pas les infrastructures adaptées à un tel projet.

 

Nous avions toujours pensé que le cinéma était avant tout un art et peu une industrie. Tous nos regards se portaient sur les réalisateurs en tant qu’artistes créateurs. Nous avions ignoré les producteurs. Pourtant, peu à peu, nous réalisions que sans eux, les films ne pouvaient se faire. Les cinéastes du Sud devenaient souvent leur propre producteur pour réaliser leurs films, mais leur incompétence dans ce métier n’arrangeait pas les choses. Aussi, malgré les aides occidentales, les films d’auteurs du Sud devenaient de plus en plus difficiles à se faire. C’est pourquoi en 2000, sous l’impulsion d’une jeune productrice française travaillant beaucoup avec les pays du Sud, fut créé « Produire au Sud », séminaire de formation pour les jeunes producteurs du Sud, sélectionnés sur projets. Ce séminaire a aujourd’hui un tel succès – car il répond à une réelle nécessité – qu’il est exporté dans le monde entier, mais il atteint malheureusement ses limites à Nantes faute de moyens.

En 2003, le Festival s’est ouvert aux documentaires, nous offrant ainsi une nouvelle vision du monde, complémentaire de celle de la fiction, mais parfois si proche que l’on se demande aujourd’hui quelles en sont les frontières. C’est une aventure excitante pour tout un pan du cinéma des 3 continents que nous commençons à connaître.

 

Aujourd’hui, en 2008, sans doute les romantiques aventures cinématographiques associées aux découvertes des territoires inconnus seront moins nombreuses car la mondialisation fait voyager les films et les personnes. L’information circule en tous sens, l’émotion et le désir diminuent, puisque tout semble à portée de main. Mais le cinéma est toujours vivant et continue de bouger, y compris et surtout dans les 3 continents. Même si nous ne savons pas encore ce qu’il nous réserve demain, la saga des 3 continents n’est pas terminée et une nouvelle page s’écrira dès le 30e festival.

À l’heure du bilan, on peut penser que nous aurions pu faire un « petit grand festival », mais parce que nous avons avant tout aimé les films, été animés par une curiosité sans cesse renouvelée, été soutenus depuis le premier Festival par quelques collaborateurs dévoués partageant notre passion, peut-être avons-nous au moins réussi à créer un « grand petit festival » qui bénéficie toujours aujourd’hui d’une telle reconnaissance à travers le monde.