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Le cinéma
tunisien est né sur un terreau particulièrement
fertile, celui de la cinéphilie et de l'admiration pour
les grandes uvres du 7ème art mondial. Dès
1922, le précurseur du cinéma tunisien et génial
touche-à-tout, Samama Chikly, auteur des premières
prises de vues sous-marines et des premières prises de
vues aériennes (en ballon), tournait un court métrage
de fiction ("Zohra") suivi en 1924 d'un moyen métrage
"Aïn el -ghazel" (La Fille de Carthage), avec sa
fille Haydée en vedette, devenant ainsi l'un des tout premiers
cinéastes "autochtones" du continent africain
(le premier long-métrage co-réalisé par un
Egyptien ne sera tourné qu'en 1927). Plus tard, en 1949,
soit sept ans avant son indépendance politique, la Tunisie
était déjà l'un des pays du continent africain
possédant le plus grand nombre de ciné-clubs. Tahar
Cheriaa, président de la fédération des ciné-clubs,
devenu directeur du cinéma au Ministère de la Culture,
fut tout naturellement le "père" des premières
productions tunisiennes (le premier long métrage tunisien
de fiction "L'Aube" de Omar Khlifi date de 1967) et
le créateur du premier festival panafricain et panarabe
de l'Histoire, les "Journées cinématographiques
de Carthage" (JCC) dont le succès populaire n'a pas
faibli depuis 1966. Les ciné-clubs et les JCC ont contribué
à former à la fois des cinéastes et un public
exigeants. D'emblée, il ne fut pas question de s'aligner
sur l'unique "vieux" cinéma arabe existant (le
cinéma commercial égyptien), grand pourvoyeur de
mélodrames et de films musicaux parmi lesquels essayaient
d'émerger difficilement quelques "auteurs". Il
s'agissait plutôt pour la majorité des cinéastes
de réussir, chacun selon son style, des films "d'expression"
(politiques, sociaux, culturels, etc.) originaux, marqués
du sceau de leur réalisateur et visant la qualité
artistique déjà atteinte au niveau mondial et cela,
à quelques exceptions près, sans vouloir céder
aux "facilités" qui auraient été
payantes auprès du seul public local.
C'est pourquoi à la différence de ses voisins maghrébins
qui, pour des raisons diverses, furent tentés suivant les
périodes par une veine "épique" ou par
une veine "populiste", ces deux catégories sont
pratiquement absentes de la filmographie tunisienne, où
dominent de façon presque individualiste, les "films
d'auteur". Des films souvent très différenciés
les uns des autres (les choix esthétiques d'un Nacer Khémir
n'ayant rien à voir, par exemple, avec ceux de Nouri Bouzid).
A tel point que, malgré un "air de famille" général
et des recoupements évidents, on a pu dire que pratiquement
chaque réalisateur tunisien représentait une "école"
différente à lui tout seul, comme en témoignent
les uvres présentées à Nantes, qui
ont toutes été des événements à
leur sortie.
Cette liberté de choix a été favorisée
par le fait que la Tunisie possède également une
censure cinématographique (différente de la censure
télévisuelle) qui est indubitablement une des plus
souples du monde arabe : des scènes qui sont interdites
dans d'autres pays arabes (et qui y sont coupées quand
les films tunisiens y sont projetés révélant
la célébration de la nudité féminine
("Halfaouine"), l'homosexualité ("L'Homme
de cendres"), la répression politique ("Les Sabots
en or"), le tourisme sexuel ("Bezness"), la misère
des quartiers déshérités ("Essayda"),
le droit à l'épanouissement sexuel de la femme ("Fatma",
"Satin rouge") ont été finalement acceptées
par la censure tunisienne dès lors qu'elles étaient
exprimées par des artistes et étaient nécessaires
à la cohérence de leur uvre. Tous ces facteurs
(un large public "cinéphile" et une large liberté
d'expression autorisant des sujets audacieux osant ce qui demeurait
"tabou" ailleurs , ainsi que le rejet économique
du "tout étatique" au profit du soutien au secteur
privé, permettant l'émergence de producteurs particulièrement
dynamiques malgré les difficultés (Ahmed Attia,
Hassan Daldoul, Selma Baccar, et aujourd'hui Dora Bouchoucha,
Ibrahim Letaïef, Nejib Belkadhi, etc.) ont abouti, durant
la décennie 1986-1996, à une sorte d'âge d'or
pour les créateurs et le public. Certes, durant la décennie
précédente, le cinéma tunisien avait déjà
brillé au niveau festivalier international avec plusieurs
films dont "Les Ambassadeurs" (1976), "Soleil des
hyènes" (1977), "Aziza" (1980), "La
Trace" (1982), "Traversées" (1982), ou "Les
Baliseurs du désert" (1984), tous abondamment primés
dans de nombreuses manifestations.
Le miracle a été qu'à partir de "L'Homme
de cendres" (1986), et contrairement à ce qui se passait
dans la plupart des pays du Sud où les films d'auteur restent
confinés dans les ghettos des salles d'Art et d'Essai ou
exclusivement destinés au "prestige" des festivals
étrangers, le public tunisien a fait un triomphe sans précédent
aux films nationaux, (pulvérisant de loin tous les records
d'audience précédemment obtenus par les films hollywoodiens
ou égyptiens), même à des films "difficiles",
comme "Chich Khan" ou "Soltane el-medina",
et "inventant" ainsi une catégorie cinématographique
inédite, celle des "films d'auteur de masse"
! Ce triomphe local a été doublé d'un triomphe
extérieur avec une véritable distribution commerciale
à l'échelle internationale (dépassant ainsi
de loin la simple "exposition festivalière")
obtenue par des films déjà "recordmen"
chez eux comme "Les Silences du palais", "Halfaouine",
"Un été à la Goulette", (ou, plus
tard à l'étranger, "Satin rouge"), les
auteurs de ces films se voyant également souvent honorés
par une invitation à siéger dans les jurys officiels
des plus grandes manifestations internationales comme Cannes,
Venise et Berlin. Cet "âge d'or" du triomphe local
des films tunisiens s'est arrêté au bout d'une décennie
pour plusieurs raisons : la prolifération au moindre coût
des antennes paraboliques de télévision par satellite
avec des "cartes pirates" (permettant d'accéder
gratuitement à toutes les chaînes payantes) et des
vidéo-clubs proposant eux aussi les films "piratés"
les plus récents, ont fait rester devant son petit écran
le grand public ; un grand public pour qui l'arrêt, en 1997,
de la diffusion par l'ERTT (la télévision nationale)
des "spots" promotionnels quotidiens en faveur des films
tunisiens, a également supprimé sa principale source
d'information et d'incitation concernant le cinéma national.
Ce recul s'est également manifesté sur le plan international.
Contrairement au voisin marocain qui a su remarquablement organiser
son audiovisuel de façon solidaire (notamment en faisant
financer le cinéma par une partie des recettes publicitaires
de la télévision), multipliant ainsi sa production
annuelle (et qui a, en toute logique, remplacé dès
2002 dans une saine continuité, le cinéma tunisien
dans les différentes sélections cannoises, après
l'avoir également largement distancé comme plateau
de tournage de films étrangers - ce qui était dans
les années 80 la première réussite du célèbre
producteur tunisien d'envergure internationale Tarek Ben Ammar
-, le cinéma tunisien a pris beaucoup de retard sur le
plan structurel.
N'ayant pas encore créé de Centre national du cinéma,
ni de billetterie unique, ni de "multiplexes" (pour
pallier, comme cela a réussi ailleurs, la désertion
des salles à écran unique), ni de diversification
de ses sources de financement, il stagne à environ trois
longs métrages par an grâce à la méritoire
subvention du Ministère de la Culture, (en régulière
augmentation) et à quelques autres soutiens institutionnels
nationaux ou étrangers. Ce désarroi économique
se double d'un certain désarroi artistique. En effet, les
succès du cinéma tunisien ont été
jusqu'à présent assurés par la génération
des ciné-clubs des années 60, nourrie par l'admiration
des uvres du grand écran, la génération
d'avant la généralisation de la télévision,
laquelle a créé un rapport nouveau à l'image.
Face au recul du public local et de l'accueil international, certains
nouveaux cinéastes, désemparés, tentent de
reproduire inconsciemment ce qu'ils croient avoir été
les "recettes" du succès de leurs aînés
ou les "attentes" des sélectionneurs de festivals
étrangers. D'autres cherchent dans des directions radicalement
différentes, comme en témoignent les premiers longs
métrages de Raja Amari ou de Nidhal Chatta, ainsi que plusieurs
courts métrages de fiction de nouveaux venus ou encore
les documentaires "ethnographiques" et poétiques
d'un Hichem Ben Ammar.
En attendant la réorganisation économique espérée,
c'est assurément de cette "jeune vague" que viendra
aussi le succès du cinéma tunisien de demain.
Férid
Boughedir
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