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Dans les années 50 et 60, Hong Kong devient un véritable
Eldorado du cinéma. La très abondante production
de ces années est marquée par deux studios : celui
des Shaw Brothers, pour lesquels travaillent notamment les maîtres
Chang Che et King Hu, et celui de la Cathay. Cette dernière
fondée par Loke Wan Tho a suivi exactement le même
chemin que la Shaw : débuts en Malaisie (où, comme
la Shaw, elle maintient une activité de production) et
installation à Hong Kong dans les années 50. De
1956 à 1970, la Cathay produit plus de 200 films dans des
genres très divers, dont d'éblouissantes comédies
musicales (par exemple Mambo Girl ou Wild Wild Rose, avec Grace
Chan) dont on retrouve l'inspiration dans certains films de Tsai
Ming-liang (The Hole et le tout dernier The Wayward Cloud).
Ce dernier participe d'ailleurs à la sélection de
ce programme.
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Ma
rencontre avec les films de la cathay par Tsaï Ming-liang
On
me demande souvent quel est le premier film que j'ai vu au cinéma.
A vrai dire, je ne m'en souviens pas du tout. J'ai commencé à
aller au cinéma à l'âge de trois ans ou peut-être même avant.
Mon grand-père maternel me faisait entrer dans la salle en me
portant dans ses bras. C'était l'âge d'or du cinéma qui, à l'époque,
était une distraction bon marché et moralement saine. Dans les
années 1950 et 1960, toute ville d'Asie du Sud-Est (je suis né
dans l'une de ces villes) possédait sept ou huit salles contenant
chacune près d'un millier de fauteuils. Il y avait trois tarifs,
le plus cher donnant accès à des divans.
Je me souviens avoir fréquenté trois de ces cinémas. Le premier,
l'Odéon, était spécialisé dans les films de sabre cantonais ou
dans les films d'opéra cantonais ou teochew. Face à l'Odéon, se
tenait le Capitole qui passait des productions des Shaw Brothers
et des films de yakuzas japonais. Le troisième, le Cathay, se
trouvait près de la gare routière et était le plus fréquenté.
Les files d'attente à la caisse étaient toujours très longues
et donnaient l'impression que chaque nouveau film était une épopée.
Les films qui y étaient projetés étaient produits par la compagnie
Dien Mao.
Je me souviens y avoir vu "L'Impératrice douairière" et "La Concubine
Zhen". L'histoire de la pauvre concubine Zhen Chang (interprétée
par Mei-yao), contrainte de sauter dans un puits par l'impératrice
(Li Mei), m'avait beaucoup marqué. J'avais également vu la légendaire
épopée "La Lampe magique", dans laquelle jouaient toutes les grandes
vedettes de la Dien Mao : Ge Lan, Lin Tsui, You Min, Zhao Lei...
Et aussi le célèbre film d'amour et de guerre antijaponais, "Le
Soleil, la lune et les étoiles". Les personnages portant les noms
d'Etoile, Lune et Soleil étaient interprétés respectivement par
Ye Fung, You Min et Ge Lan. Elles avaient pour partenaire le très
populaire Zhang Yang, grande vedette masculine. L'épopée était
d'une telle ampleur qu'il fallut la distribuer en deux parties
! Naturellement, les films les plus passionnants étaient les luxueuses
productions musicales comme "Le Dragon et la danse du Phénix",
"C'était toujours le printemps", "A cause d'elle" et "La Rose
sauvage", etc. Je n'oublierai jamais Li Mei chantant "Brioches
à vendre" dans "C'était toujours le printemps", ou bien l'interprétation
passionnée de Ge Lan pour la chanson "Un indescriptible frisson"
dans "La Rose sauvage"
Jajambo ! Jajambo !
Regarde-moi comme je te regarde.
Regarde comme je suis heureuse,
Comme jamais je ne l'avais été !
Regarde-moi comme je te regarde.
Regarde comme je suis fière,
Comme jamais je ne l'avais été !
Cette
chanson devint si populaire que de nombreuses chanteuses ont tenté
de la reprendre en mandarin et ce jusque dans les années 1990.
A la question "Parmi toutes les chanteuses qui ont repris cette
chanson, laquelle l'a chantée le mieux ?", Ge Lan, sa première
interprète qui, a pris sa retraite, a répondu : " Aucune."
Au début des années 1990, j'ai découvert par hasard une cassette
vidéo de "La Rose sauvage" dans un stand de rue à Taïpei. Je ne
me souvenais plus de quoi parlait le film, ni qui l'avait réalisé.
Mais je me souvenais de ses chansons. Grand collectionneur de
vieilles chansons, je savais que le compositeur en était un grand
maître japonais de l'époque. Il est l'auteur de nombreuses chansons
de ma chanteuse préférée, Li Hsiang-ian. Il a aussi écrit les
musiques de bien des films de Hong Kong de cette période.
La bande originale de "La Rose sauvage" est l'une des plus merveilleuses
qu'il ait créée. Il y avait aussi la célèbre chanson "Carmen".
On n'entendait qu'elle à la radio. Comment pouvais-je deviner
qu'elle avait été directement traduite du célèbre opéra ? J'ignorais
tout de l'opéra ou de Bizet. Ce qui m'intéressait surtout, c'était
les paroles de cette chanson qui me fait penser à une corrida,
des paroles très intéressantes écrites par Li Hsieh-ching:
L'amour est chose bien ordinaire,
Rien que de très banal.
Les hommes sont des jouets,
Ils n'ont rien d'extraordinaire.
Qu'est donc l'amour "Qu'est-ce qu'une idylle"
Rien qu'un jeu de dupes.
Qu'est donc la passion "Et la séduction"
Rien qu'une comédie.
Si tu m'aimes,
Tu perdras ton temps.
Mais si je t'aime,
Tu mourras entre mes bras !
Certains estiment que Ge Lan était la nouvelle Li Hsiang-ian.
Mais, à mon avis, leur seul point commun est d'avoir eu une formation
classique ; leurs voix sont très différentes l'une de l'autre,
chacune d'elle possède sa propre saveur et sa propre tonalité.
C'est Wang Tien-lin qui, en 1960, a mis en scène "La Rose sauvage",
sur un scénario de Chin Yi-fu. L'histoire n'est qu'une version
hong-kongaise de Carmen. Ge Lan jour le rôle d'une chanteuse de
cabaret, sûre d'elle et passionnée, mais aussi exubérante et sentimentale.
Elle tombe amoureuse d'un pianiste dépressif, sur le point de
se marier. Tiraillée entre son désir d'arracher le pianiste à
sa fiancée et sa volonté d'échapper au harcèlement de son ex-amant,
elle prend conscience d'être sacrifiée par une société masculine,
au moment où l'homme qu'elle aime la poignarde mortellement. L'interprétation
que Ge Lan donna de cette femme blasée, qui joue avec les sentiments
des hommes dans un cabaret sordide, est si convaincante que les
spectateurs de l'époque (il y a quarante ans) durent être bouleversés
et désemparés pour elle. Jusqu'à ce film, Ge Lan avait toujours
joué des rôles positifs de jeunes femmes optimistes, en bonne
santé, gentilles, innocentes et travailleuses. Que s'était-il
donc passé ? En revoyant ce film, j'ai compris qu'il était le
plus représentatif de la centaine de films, devenus des classiques,
produits par les studios Dien Mao (à l'exception de ceux qui suivirent
la réorganisation de cette compagnie qui prit alors le nom de
Cathay).
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Nombreux
sont ceux qui se souviennent avec beaucoup de nostalgie des films
de la Cathay. Tsaï Ming-liang est de ceux-là. Ces films omniprésents
sur tout le territoire asiatique ont, pendant environ 15 ans,
de la fin des années 50 au tout début des années 70, attiré des
millions de spectateurs. À l'origine de l'immense succès de ces
films, il y a d'abord un homme, Dato Loke Wan Tho, dont le rôle
a été prépondérant pour ne pas dire essentiel. Sans le dynamisme,
l'esprit d'aventure, le charisme, mais aussi un sens très développé
des affaires de ce brillant visionnaire, la Cathay ne serait jamais
devenue une des plus puissantes compagnies de production en Asie.
La rivalité permanente avec les Shaw Brothers aura aussi contribué
au développement de la Cathay, incitant Loke Wan Tho à vouloir
toujours en faire plus. Il aura fallu un accident d'avion survenu
le 20 Juin 1964 à Taïwan, dans lequel Loke Wan Tho et une grande
partie des dirigeants de la Cathay trouvèrent la mort, pour mettre
un terme quasi définitif aux activités de la compagnie.On peut
être très doué pour les affaires, mais dans un domaine aussi capricieux
que peut l'être le cinéma, il faut savoir s'entourer de créateurs
qualifiés pour être en mesure de proposer au public des films
variés et de qualité, ce que Loke Wan Tho a rapidement compris.
Fonctionnant sur le modèle des studios hollywoodiens, la Cathay
a tout de suite fait appel à des réalisateurs connus, des écrivains
renommés comme scénaristes et des acteurs ou actrices prometteurs
qui sont d'ailleurs rapidement devenus des superstars.
Star system d'un côté, diversité des genres, telle fut la recette
des succès de la Cathay. Action, comédies, drames, comédies musicales,
films à suspense, épopées guerrières, films de sabre, autant de
genres que la Cathay a abordés avec succès, à la différence de
leurs grands rivaux, les Shaw Brothers, plus concentrés sur des
genres spécifiques. Il aura fallu attendre que la Cathay prenne
récemment la décision de restaurer les films encore existants - beaucoup
ayant été détruits - pour que le Festival des 3 Continents profite
de cette heureuse initiative et soit en mesure de présenter à
ses spectateurs, en avant-première, quelques-unes des pépites,
invisibles depuis de nombreuses années, parmi les 250 films produits
par cette compagnie.
Alain
Jalladeau
Texte
de Tsai Ming-liang traduit du chinois par Vincent Wang
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