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Brésil,
Brésils - la sans doute heureuse appellation attribuée
à l'Année du Brésil en France constitue un
cadre on ne peut plus approprié pour un texte qui a pour
objectif de parler du documentaire brésilien, lequel, dans
le présent festival de Nantes, occupera une place privilégiée
dans une progammation tournée vers la discussion de l'esthétique
réaliste au sein du cinéma brésilien. Cependant,
aujourd'hui il est plus juste de parler de cinémas brésiliens
(au pluriel), que de cinéma brésilien (au singulier),
terme qui renvoie à la production majoritairement originaire
des grands centres urbains - Rio de Janeiro et São Paulo.
C'est ainsi que, à côté des cinématographies
pauliste et carioca, d'ailleurs assez distinctes, ont lieu actuellement
d'importantes manifestations esthétiques, thématiques
et de modèles de production, dans les États du sud,
du nord-est, du centre-ouest et du nord du pays, qui tendent à
la consolidation de pôles régionaux de cinéma.
En outre, à en juger par la production de la dernière
décennie et demie, le cinéma brésilien présente
une production consistante de documentaires, remarquable par le
fait qu'il s'agit d'uvres destinées prioritairement
au circuit des salles de cinéma. Ce phénomène,
qui surprend les analystes, est dû en premier lieu au changement
des conditions de financement public du cinéma au Brésil
qui, auparavant, se faisait au moyen de financements directs par
l'organisme public chargé du cinéma. Actuellement,
une législation favorisant le mécénat, à
travers des abattements fiscaux, a transféré vers
les entreprises le rôle décisionnel dans le choix
des uvres qui doivent être produites. Produire des
films de fiction aujourd'hui, au Brésil, est une opération
de caractère plutôt entrepreneurial qu'artistique,
qui tend involontairement ou non à répéter
des modèles esthético-narratifs établis.
Sans entrer dans le débat sur cette question complexe,
qui rejette d'ailleurs des solutions simplistes, il semblerait
que les films à petit budget qui recherchent une plus grande
liberté de création ou de traitement thématique
s'orientent vers le genre documentaire, donnant ainsi spontanément
naissance à une multiplicité d'uvres d'une
valeur artistique reconnue. Il est à parier qu'à
l'avenir, ce fonds de films documentaires, qui représentent
de manière créative la vie brésilienne contemporaine,
ne devienne la principale source de connaissance de la présente
réalité historique...
Historiquement parlant, cette moisson exceptionnelle de films
documentaires, dont "Autobus 174" ("Ônibus 174", 2002) est
l'exemple emblématique, reflète tant esthétiquement
que thématiquement les différentes étapes
d'un processus de maturation et de diversification du documentaire
brésilien à partir des années 30, lorsque
fut créé le premier organisme public de soutien
au cinéma au Brésil, l'Instituto Nacional de Cinema
Educativo (Institut National de Cinéma Éducatif).
Humberto Mauro en fut le premier directeur et y réalisa
des dizaines de documentaires éducatifs sur les thèmes
les plus diversifiés. Bien qu'il ne fût sensible
qu'à l'aspect simplement éducatif et/ou instructif
du documentaire, Mauro développa intuitivement une esthétique
fondée sur des "tableaux" de la société brésilienne
et marquée par un lyrisme romantique et authentique, également
présente dans ses uvres fictionnelles. Les jeunes
du Cinema Novo, dans les années 60, l'ont idolâtré,
voyant en lui le plus avancé de nos cinéastes de
la "phase héroïque" du début. "Le Char à
Bufs" ("Carro de Bois", 1945), présenté
également à Nantes, est un des meilleurs exemples
de sa production de documentaires éducatifs.
Un autre moment incontournable des premières interprétations
cinématographiques de la réalité brésilienne,
en contraste avec une production fictionnelle purement commerciale,
est le passage d'Orson Welles au Brésil, en 1942, lorsque
le génial réalisateur de "Citzen Kane" entreprit,
avec ses propres moyens, la reconstitution d'une saga de jangadeiros
du Nordeste, intitulée "It's All True" et jouée
par des acteurs amateurs, malheureusement vite interrompue dans
des conditions dramatiques et restée en l'état jusqu'à
la mort de Welles. Les négatifs en ont été
retrouvés au début des années 90 et le film
a été achevé grâce à d'anciens
assistants du réalisateur. À y regarder de plus
près aujourd'hui, ce film de 1942 s'avère être
une impressionnante anticipation du courant réaliste du
cinéma mondial. Avec "It's All True", Welles est pour le
Brésil ce qu'Eisenstein est pour le Mexique avec "Que Viva
México".
Les années 50 n'ont pas été particulièrement
prodigues dans la production de documentaires. Mais un film de
fiction, l'épisode "Ana", qui faisait partie du projet
"Rosa dos Ventos" ("La Rose des Vents", 1957), réalisé
par Alex Vianny et dont le scénario a été
écrit par Jorge Amado, Alberto Cavalcanti et Trigueirinho
Neto, est tellement marqué par une esthétique réaliste
qu'on peut le considérer comme un des premiers et meilleurs
documentaires sur les retirantes nordestins qui migrent vers le
sud du pays pour fuire la sècheresse. "Rosa dos Ventos"
constitue une curieuse production internationale, sous la supervision
d'Alberto Cavalcanti et de Joris Ivens, financée par le
Parti communiste d'Allemagne de l'Est !
C'est dans les années 60, avec l'avènement du Cinema
Novo, que le documentaire entame une trajectoire continue de propositions
esthétiques et de productions propres. "Cinco vezes favela"
(1962), documentaire à épisodes dirigés par
Marcos Farias, Miguel Borges, Carlos Diegues, Joaquim Pedro de
Andrade et Léon Hirzman, est une des uvres fondamentales
de ce mouvement qui allait marquer tout le développement
ultérieur du cinéma brésilien. Directement
influencé par le néoréalisme italien, le
Cinema Novo a laissé une empreinte indélébile
dans l'esthétique du documentaire brésilien. Eduardo
Coutinho, directeur de production de "Cinco vezes favela", qui
allait devenir l'un des plus influents documentaristes contemporains,
définissait les paramètres esthétiques de
ce que deviendrait plus tard le documentaire brésilien
contemporain : "...style libre et traitement critique d'un
thème lié à la réalité brésilienne.
Il est important de suggérer des solutions pour nos drames,
montrer du doigt les coupables, politiser le public."
Toutefois, c'est avec l'apparition du Cinema Direto (cinéma
direct) à la même période - résultat
de l'enregistrement synchrone du son et de l'image sur la pellicule
16 mm - que le documentaire, tant au Brésil que
dans le reste du monde, allait gagner définitivement l'efficacité
de langage et de production dont il jouit aujourd'hui, au point
de continuer à influencer le cinéma de fiction dans
sa quête de l'interprétation créative de la
réalité. Le Cinema Direto rompt radicalement avec
les habitudes établies, modifiant jusqu'à la narration
traditionnelle. Le 16 mm a été plus qu'une
technique, il a représenté la respiration naturelle
d'un art revivifié par le contact avec le monde réel.
Avec ce format, le cinéma et son histoire pouvaient réellement
commencer.
Se disséminant durant les décennies 60 et 70, étant
même à l'origine du documentaire télévisuel,
le Cinema Direto n'a cessé d'évoluer. Le remplacement
du 16 mm par le support numérique n'a fait qu'amplifier
son universalisation, tout en gardant son présupposé
esthétique de base, enracinée dans la captation
synchrone du son et de l'image. Les principes esthétiques
prônés par Leacock, Pennebaker, Rouch, pionniers
du cinéma direct aux États-Unis et en Europe, demeurent
aussi actuels qu'à l'époque. De temps en temps,
comme c'est le cas des films de Michael Moore, l'impact d'un documentaire
direct est tel qu'il dépasse la frontière des genres - frontière
fictive et esthétiquement indéfendable comme Alberto
Cavalcanti et d'autres fondateurs du documentaire l'ont toujours
cru - et que, sans crier gare, il prend une place entre
les films dits de fiction.
"Brasil Verdade", "Iracema, uma Tranza Amazônica", "Os Doces
Bárbaros", "Terra dos Índios", "Egungun", "Bahia
de Todos os Sambas", "Cabra Marcado para Morrer", "Terra para
Rose" sont tous porteurs de l'esthétique du cinéma
direct, caractérisée par la parole authentique qui
se déplace, respire et occupe le cadre, car elle montre
comment les êtres humains communiquent, c'est-à-dire
comment ils parlent. C'est par ce moyen révolutionnaire
que s'exerce la médiation créative des auteurs.
Jom Tob
Azulay,
cinéaste
Traduit du
portugais par Ciro de Morais Rego
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