DU CINEMA POUR VOS OREILLES
: HOMMAGE À TU DUU-CHIH
Il
est certain que pour beaucoup de personnes qui ont vu les films de Hou
Hsiao-hsien, Edward Yang, Tsai Ming-liang et Wong Kar-wai, dont le dernier
film 2046 est actuellement sur les écrans dans toute la France,
et mis à part ceux qui regardent attentivement les génériques
des films, le nom de Tu Duu-chih ne dira absolument rien.
Pourtant, pour moi et beaucoup d'autres, ce nom est celui du meilleur
artiste asiatique dans le domaine du son. Ce n'est pas pour rien si
tous les meilleurs réalisateurs asiatiques se battent pour obtenir
les services de celui qu'ils surnomment le " passionné obsessionnel
du son ".
Depuis la création du Festival des 3 Continents en 1979, à
l'exception de quelques films taïwanais dont le son m'avait paru
de bonne qualité, j'ai eu, principalement dans le cinéma
asiatique, maintes et maintes fois à déplorer la mauvaise
qualité des bandes sonores, sans parler de la musique qui était,
neuf fois sur dix, d'une médiocrité affligeante.
C'est en voyant "Bu San" (Goodbye, Dragon Inn) de Tsai Ming-liang,
film comportant peu de dialogues, que j'ai découvert une bande-son
exceptionnelle et qu'il me paraissait évident que la personne
responsable du son était un artiste à part entière.
Rendre un hommage à un très grand technicien du son -
ce que nous n'avions jamais fait auparavant au Festival - s'est donc
imposé tout de suite. C'est avec beaucoup d'enthousiasme que
nous célébrons cette année quelqu'un qui le mérite
amplement, Tu Duu-Chih, pour sa contribution artistique à la
cinématographie taïwanaise et, depuis quelques années,
asiatique.
Si la qualité artistique d'un film dépend principalement
du réalisateur, que l'on peut considérer comme un véritable
chef d'orchestre, il ne faut jamais perdre de vue que les choix de ses
collaborateurs (acteurs, techniciens image et son, etc.) peuvent être
déterminants. Avoir la possibilité de travailler avec
un technicien aussi talentueux que Tu Duu-chih ne peut qu'ajouter une
valeur inestimable au film.
Alain Jalladeau, Novembre 2004
M. Tu
est l'exemple parfait d'un processus romantique tout simple : lorsqu'on
est amoureux de quelque chose, on devient idéaliste, on ne compte
plus son temps, on travaille plus, on surmonte les obstacles et les
échecs que l'on transforme en expériences positives, jusqu'au
jour où l'on se rend compte qu'on est au plus haut, avec l'objet
de son amour. M. Tu est sans aucun doute au plus haut et le meilleur
du monde dans le domaine du son, l'amour de sa vie. Il a passé
des journées entières dans son studio sans dormir pour
aider ses amis cinéastes, dont je suis, à terminer leur
travail le mieux possible, avant des événements de première
grandeur comme le festival de Cannes. M. Tu sait que la qualité
du son constitue la moitié de ce qui fait un film, l'autre moitié
étant l'image. M. Tu sait que la qualité du son représente
plus encore dans la transmission des émotions intenses et subtiles
interprétées par l'acteur. M. Tu sait que la qualité
du son permet aux spectateurs de ressentir un espace plus vaste et plus
profond que les 45 degrés de perspective visuelle offerts par
un objectif de 50 mm. J'ai eu la très grande chance de rencontrer
M. Tu dès mon premier film. J'ai tout de suite su que je
ne ferai pas d'autres films sans M. Tu. Je suis convaincu que plusieurs
de mes amis cinéastes sont de mon avis.
Edward Yang
Pour
Claude Lévi-Strauss, l'artiste n'est pas quelqu'un qui recopie,
mais qui recrée une réalité, à travers sa
sensibilité. L'art est le moyen que l'homme a trouvé pour
avoir sa place en ce monde. Si le travail d'un artiste est une occupation
en perpétuelle évolution, ce qui ne peut changer, c'est
sa technique de création.
Un lanceur de base-ball professionnel affirmait : " Pendant 30
ans, je n'ai fait que lancer une balle. À part ça, qu'est-ce
que je sais faire d'autre ? " Ce travail, alors enrichi d'une longue
expérience, peut paraître un acte simple aussi naturel
qu'un langage.
Par la diversité de ses créations, l'artiste, à
l'inverse de l'artisan, acquiert davantage de techniques qui deviennent
une grammaire.
Je connais Tu Duu-chich depuis 30 ans. On l'appelle " le passionné
obsessionnel du son ". Il fabrique et conçoit du son depuis
les années 70. Et il le recrée encore aujourd'hui...
Hou Hsiao-hsien
A
propos de Tu Duu-chih
Les jeunes cinéastes de Taïwan le surnomment le grand frère
Tu. Derrière ce surnom se cache à la fois une familiarité
et un grand respect.
J'ai commencé à travailler avec le grand frère
Tu seulement à partir de mon cinquième long métrage,
"Et là-bas quelle heure est il ?". Mais en réalité,
notre première rencontre eut lieu bien plus tôt que cela.
En 1983-1984, il remporta son premier prix avec "Le Petit Fugitif",
dont j'avais écrit le scénario. En 1992, durant la postproduction
de mon premier long métrage "Les Rebelles du dieu Néon",
l'ingénieur du son de mon film et le studio Central Motion Pictures
avaient du mal à s'entendre. J'étais très soucieux,
à ce moment-là, d'autant plus que mon père venait
juste de décéder. Un jour, le grand frère Tu passait
au studio. Voyant quelques images du film, il décida de m'aider,
alors que je n'étais qu'un jeune réalisateur et que nous
nous connaissions à peine. Il me dit de partir tranquillement
dans mon pays natal pour les obsèques de mon père, il
allait s'occuper de tout. Peu de temps après, il quitta le CMPC,
le plus grand studio du parti Kuomingdang à cette époque.
Bien des années après, nous nous sommes retrouvés
dans un monde du cinéma plus libre. Nous avons travaillé
ensemble pour "Et là-bas quelle heure est il ?",
"Le Pont n'est plus là", "Goodbye Dragon Inn",
puis "Un nuage au bord du ciel" et nous continuerons
notre chemin ensemble.
Tsai Ming-liang
Tu
Duu-chih est l'un des meilleurs ingénieurs du son avec qui j'ai
jamais travaillé. Je suis très heureux que le Festival
des 3 Continents rende hommage à son uvre cette année.
Wong Kar-wai