RETROSPECTIVE GLAUBER ROCHA
Faire la connaissance de Glauber Rocha
Ceux qui connaissaient déjà Glauber Rocha vont certainement
être heureux qu'on le leur représente, à Nantes,
en cette fin novembre 2000.
Car s'il fut un cinéaste des trois continents, ce fut bien Glauber.
Pour lui l'axe tricontinental du cinéma était essentiel.
En hommage à son ami Luis Buñuel, il appelait même
cela l'Aurore que de libérer, par exemple avec Godard ou avec
Pasolini, avec Solanas ou avec Straub, entre autres, le cinéma
de sa tutelle hollywoodo-moskfilmo-cinecittienne commerciale et académique.
C'est même avec cette histoire de tricontinentalité que
j'ai fait la connaissance de Glauber. J'étais jeune rédactrice
débutante aux Cahiers du Cinéma à l'époque.
Je connaissais déjà deux films de Glauber Rocha qui m'avaient
passablement allumée, au niveau de ma cinéphilie veux-je
dire, Le Dieu noir et le Diable Blond, que j'avais dû découvrir
en 1965, et Terre en Transe, en 1967.
Cette année là Glauber Rocha fit envoyer aux Cahiers par
l'ami regretté Louis Marcorelles, critique de cinéma au
Monde, un texte écrit directement en français et qui s'appelait
« Tricontinental/Cela s'appelle l'Aurore ». Je me proposai
spontanément pour le rewriter légèrement, et à
cette condition seulement, le texte fut publié, dans le numéro
195, de novembre 1967. Quelle drôle de réflexe protecteur
de ce texte j'avais eu là : sans moi je savais qu'il ne passerait
pas, or je tenais essentiellement à ce qu'il passe. Même
si mes amis de la rédaction avaient découvert bien avant
moi la beauté du cinéma de Glauber, ils ne plaisantaient
pas avec le châtié de la prose. Et d'ailleurs ils avaient
bien raison.
Je « réécrivis » donc Glauber Rocha en français,
j'eus ce culot ingénu, avant même de le connaître,
et le plus étrange est que l'intéressé ne m'en
tint pas rigueur, bien au contraire. Sans doute avait-il compris lui
aussi, bien avant de me connaître, qu'il pourrait avoir en moi
une alliée, que ses perspectives d'aurore m'avaient déjà
convaincue. Toujours est-il qu'un beau jour de fin 1967, vraissemblablement
en novembre, Glauber Rocha apparut en chair et en os dans la salle de
rédaction des Cahiers qui se trouvait à l'époque
dans une rue adjacente des Champs Elysées, rue Marboeuf.
Il entra dans la pièce, me salua par mon nom alors qu'il me voyait
pour la première fois, et me serrant sur son coeur il m'embrassa
en me remerciant pour avoir, me dit il, bien « orné »
son texte.
En un éclair je vis, moi, en ce premier citoyen brésilien
que je rencontrais de ma vie, le Brésil tout entier, le génie
de la race, sa sauvagerie civilisée, et sa force civilisatrice.
Ceux qui ne connaissent pas encore Glauber Rocha, et ne le connaîtront
qu'en découvrant ses films, s'ils n'ont pas eu comme moi et quelques
autres personnes présentes en ce Festival des 3 Continents 2000
la chance de connaître en chair et en os un être humain
et un esprit de cette dimension, je leur souhaite de bien faire connaissance,
lors des projections nantaises, de l'artiste et de sa terre natale qu'il
chante avec tant de lyrisme : ils valent la peine d'être rencontrés.
Glauber Rocha est d'abord un raffiné. Ses maîtres de cinéma
ont été Rossellini, Orson Welles, Visconti, Buñuel,
Antonioni, et aussi (mais plus tard) Pasolini et Godard.
L'art pour l'art, la passion de l'art, l'avant-garde, la modernité,
ont toujours été sa tentation. Glauber Rocha déteste
le militantisme bondieuzard, la fiction de gauche aux formes académiques.
En se politisant dès son premier long métrage, Barravento,
en 1962, le cinéma de Glauber devient militant quelque peu cubano-marxiste,
mais pour autant il garde ses gants de grand seigneur de la forme pour
filmer la mer de Bahia, ses pêcheurs et sa déesse Yemanjá
mulâtre.
Puis les paysages de la terre de soleil où s'affrontent Dieu
et Diable entrent en transe, ses figures d'humanité deviennent
des emblèmes, des types de la géopolitique et géohistoire
du Brésil : sertão du Nordeste/cangaceiro, propriétaire
terrien/tueur à gage et curé, monde rural, vachers/mysticisme,
et la ville comme pouvoir, fascisme, démagogie, dictature, impérialisme,
amour, suicide et résurrection dans la poésie.
Reste que le cinéma de Glauber une fois politisé, jamais
il ne se désengagera de ses compromis avec son peuple et avec
son temps.
Filmant au Congo, en Espagne, à Cuba, en Italie pendant la première
moitié des années soixante-dix, Glauber Rocha ne cesse
de rechercher les sources de l'imaginaire de son propre continent.
Der Leone has sept cabeças parle euro-polyglotte, petit nègre,
et yoruba: comme ce qui a colonisé et a été colonisé
au Brésil.
Les Cabeças cortadas sont les têtes coupées de cangaceiros
martyrs, peut-être, ou bien celles qu'il faut encore couper pour
que la révolution, à la surréaliste, soit permanente.
Cet imaginaire là est celui du continent de Glauber, dont l'amitié
pour Buñuel se fonde sur un rêve d'âge d'or que partagent
les deux cinéastes, rêve de Mexique aussi, pré et
post-colombien.
Ecrite et montée à Cuba puis en Italie, cette drôle
d'Histoire du Brésil qu'a concoctée Glauber est celle
d'une colonisation décolonisation permanente : ses images sont
des images de cinéma, empruntées à des films de
fiction brésiliens, rendus pour l'occasion à leur mission
documentaire des réalités du Brésil.
Et Claro, certes, est tout sauf clair : après cinq ans d'exil
hors de son pays Rocha commence franchement à péter les
plombs. Plus personne en son propre pays ne voit ses films. Des imbéciles
le prennent pour un opportuniste parce qu'il salue les chances d'ouverture
du gouvernement militaire avec l'arrivée au pouvoir du Général
Geisel. Et qui plus est, compagnon de Juliet Berto en ces années,
le voilà mari brésilien en Italie d'une française
actrice de Godard et un peu chinoise : pas simple !
Mais son affection réelle pour l'Italie font se réfugier
ses rêves d'opprimé tropical dans le sein de Mamma Roma,
pour donner un film délire, sorte d'opéra fou aux grands
airs, auquel il est conseillé de se laisser aller car «
the exercise will be beneficial ! »