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22e festival des 3 continents

Premier amour version infernale
 

Le repas


CARTE BLANCHE A DONALD RICHIE - suite -

D'autres raisons pour se souvenir des films incluent le pur plaisir qu'ils procurent - leurs histoires, certainement, mais aussi la charpente transparente de leur construction. Le repas de Naruse est fait de très peu - un couple, une maison, l'entrée, le chemin dehors - et à partir de cela il manufacture une boîte à la mesure exacte de nos émotions. Chronique du soleil à la fin de l'ère Edo de Kawashima nous fabrique une boîte plus vaste, toute une auberge, non moins habilement charpentée, avec en plus de nombreux tiroirs secrets. Et Le fils de famille de Kon Ichikawa est une série de boîtes à l'intérieur d'autres boîtes contenant chacune des images éclatantes (la cuvette des toilettes japonaises brillant comme un vase ancien, la famille se réunissant en une composition si délicate qu'on pourrait la contempler pour toujours).
Quelquefois c'est un personnage, un acteur, une actrice, qui est inoubliable. Je me souviendrais probablement encore de Douce sueur, quelque soit l'interprète du rôle principal, Toyoda étant très bon metteur en scène, mais Machiko Kyo est si fascinante dans ce film qu'elle vit à l'intérieur de ma tête depuis plus de trente-cinq ans, depuis 1964.
(La seule personne qui y vive depuis plus longtemps est Mie Kitahara dans Passions juvéniles, un film trop bien connu pour justifier une autre projection de festival, et de toute façon sa place dans ma mémoire n'était pas basée sur son talent de comédienne - comme c'est le cas pour Machiko Kyo - mais simplement sur sa personne).
Quelque chose de semblable est notable pour Ryuji. C'est un film de genre (l'ascension et la chute d'un petit voyou mené à des cimes inoubliables par son acteur, Masaji Kaneko - également scénariste et véritable pouvoir derrière la caméra, quoique le film ait un réalisateur parfaitement compétent, Hide Kawashima. Que Kaneko soit mort (cancer, trente-trois ans) une semaine après la sortie du film, que le film n'ait jamais été montré largement et reste maintenant connu de seuls enthousiastes vieillissant ajoute considérablement à sa mémorabilité - mais c'est l'électricité de cette performance qui le rend à jamais inoubliable.
Et quelquefois c'est la façon dont un film cerne son époque qui préserve les souvenirs. Sur ma liste je remarque que la majorité des films datent des années soixante et début soixante-dix. C'était une période de dissension, d'expérimentation, de valeurs remises en question. De nouveaux réalisateurs apparaissent, de nouveaux thèmes, de nouvelles libertés.
Premier amour, version infernale de Hani saisit cette époque et ses valeurs, mais un film commercial comme Le soldat yakusa le fait aussi. Ils partagent le climat de révolte et l'illustrent d'une façon inoubliable - comme dans la bagarre dans la maison de bains du film de Masamura : rouages de la machine militaire, ces soldats nus, naturels, deviennent soudainement humains.
Encore fort peu apprécié de nos jours, Soldats d'été de Teshigara montrait aussi des militaires révoltés - les soldats américains déserteurs de la guerre du Vietnam. Mis en scène par un artiste non commercial, écrit par un traducteur et un biographe (John Nathan), interprété par des amateurs, l'intégrité même du film allait à l'encontre d'une large distribution, mais il ne peut être oublié.
L'un des derniers et l'un des films les plus parfaits sur la révolte est Le plan de ses dix-neuf ans de Yanagimachi qui montre ce qui se passe lorsqu'un petit livreur de journaux sort des sentiers battus. Quoique le réalisateur fit ensuite des films plus parfaits (Le festival du feu par exemple) il n'offrit jamais de témoignage plus mémorable. Le scénario et le roman original étaient de Kenji Nagakami qui appartenait à la caste socialement proscrite du Japon, l'acteur principal était un amateur, passionné de bolides, et la femme infirme une actrice qui s'était estropiée de la façon même que l'histoire décrit.
Le résultat porte une sorte d'étrangeté, quelque chose que tous ces films partagent. Un auteur dramatique (Shuji Terayama) fait son unique film commercial (Le boxeur) pour la plus obtuse des grandes compagnies (la Toei). Il sombre sans laisser de traces mais sa bizarrerie, sa singularité signifient que quiconque l'a vu ne l'oubliera jamais. Un chef opérateur (Toichiro Narushima - Double suicide, Joyeux Noël Mr Lawrence) fait son seul long métrage (Le temps de la mémoire) et il est si étrange, si personnel que même ses fautes (les os de Maman sont en plastique) sont mémorables.
Acteurs, écrivains, opérateurs, réalisateurs de films commerciaux - tous partagent, je le vois maintenant, cette qualité que j'ai taxée de mémorable mais qui porte aussi d'autres noms : personnelle, honnête, douée de principes. Ce dont vous vous souvenez toujours c'est quand on s'adresse à vous directement et qu'on vous dit une vérité.
Nous avons tous nos vérités et ces vingt films contiennent la mienne. Retournant au dictionnaire, je viens de découvrir qu'il y avait une seconde définition de carte blanche que j'ai laissée passer - au piquet, une main ne contenant pas de roi, de reine ni de valet. Ceci ne s'applique pas du tout à ma carte blanche. Ma main n'a que des gagnants.

Donald Richie
Novembre 2000

Traduit par Annabel Queneau

 

CARTE BLANCHE

Minato no Nihon Musume (Jeunes filles japonaises du port) de Hiroshi Shimizu - 1933 - 72 mn

Ukikusa Monogatari (Histoire d'herbes flottantes) de Yasujiro Ozu - 1934 - 90 mn

Gion no shimai (Les soeurs de Gion) de Kenji Mizoguchi - 1936 - 68 mn

Ninjo kamifusen (Pauvres humains et ballons de papier) de Sadao Yamanaka - 1937 - 86 mn

Ukikusa (Herbes flottantes) de Yasujiro Ozu - 1959 - 119 mn

Meshi (Le repas) de Mikio Naruse - 1956 - 146 mn

Bakumatsu taiyo-den (Chronique du soleil à la fin de l'ère Edo) de Yuzo Kawashima - 1957 - 111 mn

Kasabana (Tourbillon de neige) de Keisuke Kinoshita - 1959 - 78 mn

Bonchi (Le fils de famille) de Kon Ichikawa - 1960 - 105 mn

Amai Ase (Sueur douce) de Shiro Toyoda - 1964 - 120 mn

Heitai Yakuza (Le soldat Yakuza) de Yasuzo Masumura - 1965 - 103 mn

Ningen Johatsu (Evaporation de l'homme) de Shôhei Imamura - 1967 - 130 mn

Hatsukoi jigokuhen (Premier amour : version infernale) de Susumu Hani - 1968 - 107 mn

Sama Soruja (Soldats d'été) de Hiroshi Teshigahara - 1971

Seigen-ki (Le temps de la mémoire) de Toichiro Narushima - 1973 - 117 mn

Bokusa (Le boxeur) de Shuji Terayama - 1977 - 95 mn

Jukyusai no Chizu (Le plan de ses 19 ans) de Mitsuo Yanagimachi - 1979 - 109 mn

Ryuji de Toru Kawashima - 1983 - 90 mn

Byoin de Shihu to iu Koto (Mourir à l'hôpital) de Jun Ichikawa - 1993 - 100 mn

Okaeri de Makoto Shinozaki - 1995 - 99 mn

 

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