CARTE BLANCHE A DONALD RICHIE - suite -
D'autres raisons pour se souvenir des films incluent le pur plaisir
qu'ils procurent - leurs histoires, certainement, mais aussi la charpente
transparente de leur construction. Le repas de Naruse est fait de très
peu - un couple, une maison, l'entrée, le chemin dehors - et
à partir de cela il manufacture une boîte à la mesure
exacte de nos émotions. Chronique du soleil à la fin de
l'ère Edo de Kawashima nous fabrique une boîte plus vaste,
toute une auberge, non moins habilement charpentée, avec en plus
de nombreux tiroirs secrets. Et Le fils de famille de Kon Ichikawa est
une série de boîtes à l'intérieur d'autres
boîtes contenant chacune des images éclatantes (la cuvette
des toilettes japonaises brillant comme un vase ancien, la famille se
réunissant en une composition si délicate qu'on pourrait
la contempler pour toujours).
Quelquefois c'est un personnage, un acteur, une actrice, qui est inoubliable.
Je me souviendrais probablement encore de Douce sueur, quelque soit
l'interprète du rôle principal, Toyoda étant très
bon metteur en scène, mais Machiko Kyo est si fascinante dans
ce film qu'elle vit à l'intérieur de ma tête depuis
plus de trente-cinq ans, depuis 1964.
(La seule personne qui y vive depuis plus longtemps est Mie Kitahara
dans Passions juvéniles, un film trop bien connu pour justifier
une autre projection de festival, et de toute façon sa place
dans ma mémoire n'était pas basée sur son talent
de comédienne - comme c'est le cas pour Machiko Kyo - mais simplement
sur sa personne).
Quelque chose de semblable est notable pour Ryuji. C'est un film de
genre (l'ascension et la chute d'un petit voyou mené à
des cimes inoubliables par son acteur, Masaji Kaneko - également
scénariste et véritable pouvoir derrière la caméra,
quoique le film ait un réalisateur parfaitement compétent,
Hide Kawashima. Que Kaneko soit mort (cancer, trente-trois ans) une
semaine après la sortie du film, que le film n'ait jamais été
montré largement et reste maintenant connu de seuls enthousiastes
vieillissant ajoute considérablement à sa mémorabilité
- mais c'est l'électricité de cette performance qui le
rend à jamais inoubliable.
Et quelquefois c'est la façon dont un film cerne son époque
qui préserve les souvenirs. Sur ma liste je remarque que la majorité
des films datent des années soixante et début soixante-dix.
C'était une période de dissension, d'expérimentation,
de valeurs remises en question. De nouveaux réalisateurs apparaissent,
de nouveaux thèmes, de nouvelles libertés.
Premier amour, version infernale de Hani saisit cette époque
et ses valeurs, mais un film commercial comme Le soldat yakusa le fait
aussi. Ils partagent le climat de révolte et l'illustrent d'une
façon inoubliable - comme dans la bagarre dans la maison de bains
du film de Masamura : rouages de la machine militaire, ces soldats nus,
naturels, deviennent soudainement humains.
Encore fort peu apprécié de nos jours, Soldats d'été
de Teshigara montrait aussi des militaires révoltés -
les soldats américains déserteurs de la guerre du Vietnam.
Mis en scène par un artiste non commercial, écrit par
un traducteur et un biographe (John Nathan), interprété
par des amateurs, l'intégrité même du film allait
à l'encontre d'une large distribution, mais il ne peut être
oublié.
L'un des derniers et l'un des films les plus parfaits sur la révolte
est Le plan de ses dix-neuf ans de Yanagimachi qui montre ce qui se
passe lorsqu'un petit livreur de journaux sort des sentiers battus.
Quoique le réalisateur fit ensuite des films plus parfaits (Le
festival du feu par exemple) il n'offrit jamais de témoignage
plus mémorable. Le scénario et le roman original étaient
de Kenji Nagakami qui appartenait à la caste socialement proscrite
du Japon, l'acteur principal était un amateur, passionné
de bolides, et la femme infirme une actrice qui s'était estropiée
de la façon même que l'histoire décrit.
Le résultat porte une sorte d'étrangeté, quelque
chose que tous ces films partagent. Un auteur dramatique (Shuji Terayama)
fait son unique film commercial (Le boxeur) pour la plus obtuse des
grandes compagnies (la Toei). Il sombre sans laisser de traces mais
sa bizarrerie, sa singularité signifient que quiconque l'a vu
ne l'oubliera jamais. Un chef opérateur (Toichiro Narushima -
Double suicide, Joyeux Noël Mr Lawrence) fait son seul long métrage
(Le temps de la mémoire) et il est si étrange, si personnel
que même ses fautes (les os de Maman sont en plastique) sont mémorables.
Acteurs, écrivains, opérateurs, réalisateurs de
films commerciaux - tous partagent, je le vois maintenant, cette qualité
que j'ai taxée de mémorable mais qui porte aussi d'autres
noms : personnelle, honnête, douée de principes. Ce dont
vous vous souvenez toujours c'est quand on s'adresse à vous directement
et qu'on vous dit une vérité.
Nous avons tous nos vérités et ces vingt films contiennent
la mienne. Retournant au dictionnaire, je viens de découvrir
qu'il y avait une seconde définition de carte blanche que j'ai
laissée passer - au piquet, une main ne contenant pas de roi,
de reine ni de valet. Ceci ne s'applique pas du tout à ma carte
blanche. Ma main n'a que des gagnants.
Donald Richie
Novembre 2000
Traduit par Annabel Queneau
CARTE BLANCHE
Minato
no Nihon Musume (Jeunes filles japonaises du port) de Hiroshi Shimizu
- 1933 - 72 mn
Ukikusa
Monogatari (Histoire d'herbes flottantes) de Yasujiro Ozu - 1934
- 90 mn
Gion
no shimai (Les soeurs de Gion) de Kenji Mizoguchi - 1936 - 68 mn
Ninjo
kamifusen (Pauvres humains et ballons de papier) de Sadao Yamanaka
- 1937 - 86 mn
Ukikusa
(Herbes flottantes) de Yasujiro Ozu - 1959 - 119 mn
Meshi
(Le repas) de Mikio Naruse - 1956 - 146 mn
Bakumatsu
taiyo-den (Chronique du soleil à la fin de l'ère Edo)
de Yuzo Kawashima - 1957 - 111 mn
Kasabana
(Tourbillon de neige) de Keisuke Kinoshita - 1959 - 78 mn
Bonchi
(Le fils de famille) de Kon Ichikawa - 1960 - 105 mn
Amai
Ase (Sueur douce) de Shiro Toyoda - 1964 - 120 mn
Heitai
Yakuza (Le soldat Yakuza) de Yasuzo Masumura - 1965 - 103 mn
Ningen
Johatsu (Evaporation de l'homme) de Shôhei Imamura - 1967
- 130 mn
Hatsukoi
jigokuhen (Premier amour : version infernale) de Susumu Hani - 1968
- 107 mn
Sama
Soruja (Soldats d'été) de Hiroshi Teshigahara - 1971
Seigen-ki
(Le temps de la mémoire) de Toichiro Narushima - 1973 - 117
mn
Bokusa
(Le boxeur) de Shuji Terayama - 1977 - 95 mn
Jukyusai
no Chizu (Le plan de ses 19 ans) de Mitsuo Yanagimachi - 1979 -
109 mn
Ryuji
de Toru Kawashima - 1983 - 90 mn
Byoin
de Shihu to iu Koto (Mourir à l'hôpital) de Jun Ichikawa
- 1993 - 100 mn
Okaeri
de Makoto Shinozaki - 1995 - 99 mn