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22e festival des 3 continents


Donald Riche

Donald Richie

Donald Richie à l'ouverture du Festival

Donald Richie à la soirée d'ouverture de la 22ème édition du Festival des 3 Continents


CARTE BLANCHE A DONALD RICHIE

Qui pouvait mieux que Donald Richie nous faire découvrir ou redécouvrir des films rares appartenant à la cinématographie japonaise, une des plus riche au monde. Avec une sélection de 20 films, Donald Richie, américain d'origine et vivant au Japon depuis 50 ans, ancien directeur du département Cinéma du Musée d'Art Moderne, cinéaste, écrivain et critique (il est l'auteur de deux livres remarquables sur Kurosawa et Ozu), nous entrainera dans un parcours initiatique du cinéma japonais, de Jeunes filles japonaises au port de Iroshi Shimizu (1933) à Okaeri de Makoto Shinozaki (1995)

Alain Jalladeau

 

Une lettre signée mais aussi une feuille vierge me donnant autorité d'y inscrire ce que je veux : termes inconditionnels, autorité illimitée, pleins pouvoirs à ma discrétion. Voilà ce que le dictionnaire m'a dit sur ce qu'était une carte blanche.
Alors où commencer ? Bien. le cinéma japonais est mon sujet. J'ai vécu dans le pays plus de cinquante ans, écrit un certain nombre de livres sur le cinéma japonais, suis considéré comme une autorité. Mais même à l'intérieur de cet espace le problème du choix - cent ans de films - était grand.
Il aurait pu être plus vaste, c'est sûr. Mais la plupart des films de l'avant Deuxième Guerre Mondiale ont disparu - détruits en 1923 par le tremblement de terre du Kanto, brûlés par la destruction de Tokyo en 1945, perdus à la suite de dizaines d'années de négligence industrielle. Seuls quelques titres sont restés au bout d'un demi siècle et ceci a considérablement simplifié mon choix. Même ainsi, quels pourraient être mes critères, me demandais-je. Artistique, le meilleur? Mais les meilleurs films japonais ayant survécu ont maintenant été vus et revus par tout le monde. Importance historique ? D'accord, mais quoi ? Pertinence socio-anthropologique ? Mon coeur s'est serré.
D'accord, et alors. Mes préférés ? Ceci signifiait non seulement montrer ce qui était déjà connu (comment ne pas inclure Les contes de Tokyo parmi mes favoris ou la bobine finale des Sept Samouraïs ?) mais introduisait aussi une certaine ambivalence. Aimer quelque chose ne signifie pas nécessairement l'approuver. Et approuver quelque chose n'inclut pas toujours de l'aimer. Par exemple, j'aime les minables séries "roman-porno" stéréotypées produites par la Nikkatsu, mais je ne peux en aucun cas les approuver sauf sur les bases d'un grand mauvais goût. Et j'approuve les errances historico-intellectuelles de Yoshishige Yoshida mais je ne les aime pas vraiment.
Finalement, j'ai décidé que le seul critère que je pouvais suivre était celui sur lequel je n'avais pas de contrôle. Je choisirais les films que je n'avais - pour quelque raison que ce soit - jamais été capable d'oublier.
Cette catégorie restait trop vaste mais au moins elle n'incluait pas ces exemples qui ne lui auraient pas convenus. Je les avais déjà oubliés. Ainsi, confronté à ma carte blanche encore vierge, je commençai à me souvenir.
Le résultat est un compromis. Parfois on ne trouvait plus de copies (pour Une vie bien remplie de Susumu Hani); parfois les copies disponibles (Assassinat de Shinoda) n'étaient plus en assez bon état. Et, bien sûr, les films dont je me souvenais le mieux étaient souvent trop connus pour être montrés à nouveau à un public qui les avait déjà vus.
Ainsi, doucement, le choix se rétrécit. Les vingt films restants, ceux qui maintenant remplissent ma carte blanche, se sont graduellement regroupés sur la page blanche et sont là comme témoignage d'une chose ou d'une autre. La mémoire, certainement, pour le caractère proustien dont le cinéma est riche - bien que Marcel ne l'ait pas eu en grande estime. Au-delà on peut distinguer quelques indications d'une lointaine coïncidence entre les moyens du film et mes fins.
Je peux remonter la trace de certains de ces choix. Les soeurs de Gion et Pauvres humains et ballons de papier sont là parce que j'ai toujours admiré (en plus de leurs attitudes courageuses et libérales) leur inoubliable perfection de forme. Les parallèles entre les histoires et les parallèles entre l'espace et le temps à l'époque où elles ont eu lieu restent clairement définis. Pour d'autres, même si le contenu était un peu conventionnel (comme dans Jeunes filles japonaises au port), la forme était si originale que le pur plaisir esthétique de perception de la structure ne pouvait jamais être oublié.
Quand une perfection des moyens narratifs formels est couplée avec une histoire valant la peine d'être racontée, alors les résultats en sont encore plus mémorables. Parmi les nombreux choix possibles offerts par Ozu j'ai élu deux versions de la même anecdote - Histoires d'herbes flottantes de 1934 et Herbes flottantes de 1959 - parce que différentes réponses ont été trouvées à la même proposition. La banalité même du thème exigeait une brillance narrative. Qu'Ozu puisse faire deux films si semblables, si différents, si rigoureux et si justes, me donnait envie de les comparer, et de les commémorer. (Raison pour laquelle je ferai une conférence entre les deux projections qui se succéderont).
Il y a aussi la qualité de la difficulté. Plus un film est difficile, plus on y met ; et plus on y met, plus on s'en souvient. Rafale de neige de Kinoshita perdit son public initial de 1959 à cause de sa chronologie abruptement non chronologique. Vu à présent (après de nombreuses autres expériences narratives avancées) le film ne perd pas son public mais ceux d'entre nous qui l'ont vu pour la première fois il y a quarante ans ne l'oublieront jamais. On peut aujourd'hui trouver le sujet sentimental mais la narration reste rigoureuse.
Plus difficile encore est un film tel que Évaporation de l'homme d'Imamura, un "documentaire" qui se transforme en long métrage commercial, qui n'a pas de conclusion (il ne finit pas, il s'arrête) et qui ne termine jamais la tâche qu'il s'est désignée. Mourir à l'hôpital de Jun Ichikawa ne fait aucune concession. Pas de gros plans, pas d'"histoire", de longs longs plans alternant avec des séquences lyriques que les protagonistes ne verront jamais. Okaeri est également difficile - son histoire n'est jamais racontée. Elle doit être devinée et la scène culminante est un plan de coupe de quatorze minutes comptant seulement un personnage et une porte dans le champ. Pourtant ces films ne valent pas seulement pour l'effort qu'ils demandent (tous ont d'énormes rétributions émotionnelles), ils affirment que vous ne les oublierez jamais - comme, en effet, je ne l'ai jamais fait.

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