CARTE BLANCHE A DONALD RICHIE
Qui pouvait mieux que Donald Richie nous faire découvrir ou
redécouvrir des films rares appartenant à la cinématographie
japonaise, une des plus riche au monde. Avec une sélection de
20 films, Donald Richie, américain d'origine et vivant au Japon
depuis 50 ans, ancien directeur du département Cinéma
du Musée d'Art Moderne, cinéaste, écrivain et critique
(il est l'auteur de deux livres remarquables sur Kurosawa et Ozu), nous
entrainera dans un parcours initiatique du cinéma japonais, de
Jeunes filles japonaises au port de Iroshi Shimizu (1933) à Okaeri
de Makoto Shinozaki (1995)
Alain Jalladeau
Une lettre signée mais aussi une feuille vierge me donnant autorité
d'y inscrire ce que je veux : termes inconditionnels, autorité
illimitée, pleins pouvoirs à ma discrétion. Voilà
ce que le dictionnaire m'a dit sur ce qu'était une carte blanche.
Alors où commencer ? Bien. le cinéma japonais est mon
sujet. J'ai vécu dans le pays plus de cinquante ans, écrit
un certain nombre de livres sur le cinéma japonais, suis considéré
comme une autorité. Mais même à l'intérieur
de cet espace le problème du choix - cent ans de films - était
grand.
Il aurait pu être plus vaste, c'est sûr. Mais la plupart
des films de l'avant Deuxième Guerre Mondiale ont disparu - détruits
en 1923 par le tremblement de terre du Kanto, brûlés par
la destruction de Tokyo en 1945, perdus à la suite de dizaines
d'années de négligence industrielle. Seuls quelques titres
sont restés au bout d'un demi siècle et ceci a considérablement
simplifié mon choix. Même ainsi, quels pourraient être
mes critères, me demandais-je. Artistique, le meilleur? Mais
les meilleurs films japonais ayant survécu ont maintenant été
vus et revus par tout le monde. Importance historique ? D'accord, mais
quoi ? Pertinence socio-anthropologique ? Mon coeur s'est serré.
D'accord, et alors. Mes préférés ? Ceci signifiait
non seulement montrer ce qui était déjà connu (comment
ne pas inclure Les contes de Tokyo parmi mes favoris ou la bobine finale
des Sept Samouraïs ?) mais introduisait aussi une certaine ambivalence.
Aimer quelque chose ne signifie pas nécessairement l'approuver.
Et approuver quelque chose n'inclut pas toujours de l'aimer. Par exemple,
j'aime les minables séries "roman-porno" stéréotypées
produites par la Nikkatsu, mais je ne peux en aucun cas les approuver
sauf sur les bases d'un grand mauvais goût. Et j'approuve les
errances historico-intellectuelles de Yoshishige Yoshida mais je ne
les aime pas vraiment.
Finalement, j'ai décidé que le seul critère que
je pouvais suivre était celui sur lequel je n'avais pas de contrôle.
Je choisirais les films que je n'avais - pour quelque raison que ce
soit - jamais été capable d'oublier.
Cette catégorie restait trop vaste mais au moins elle n'incluait
pas ces exemples qui ne lui auraient pas convenus. Je les avais déjà
oubliés. Ainsi, confronté à ma carte blanche encore
vierge, je commençai à me souvenir.
Le résultat est un compromis. Parfois on ne trouvait plus de
copies (pour Une vie bien remplie de Susumu Hani); parfois les copies
disponibles (Assassinat de Shinoda) n'étaient plus en assez bon
état. Et, bien sûr, les films dont je me souvenais le mieux
étaient souvent trop connus pour être montrés à
nouveau à un public qui les avait déjà vus.
Ainsi, doucement, le choix se rétrécit. Les vingt films
restants, ceux qui maintenant remplissent ma carte blanche, se sont
graduellement regroupés sur la page blanche et sont là
comme témoignage d'une chose ou d'une autre. La mémoire,
certainement, pour le caractère proustien dont le cinéma
est riche - bien que Marcel ne l'ait pas eu en grande estime. Au-delà
on peut distinguer quelques indications d'une lointaine coïncidence
entre les moyens du film et mes fins.
Je peux remonter la trace de certains de ces choix. Les soeurs de Gion
et Pauvres humains et ballons de papier sont là parce que j'ai
toujours admiré (en plus de leurs attitudes courageuses et libérales)
leur inoubliable perfection de forme. Les parallèles entre les
histoires et les parallèles entre l'espace et le temps à
l'époque où elles ont eu lieu restent clairement définis.
Pour d'autres, même si le contenu était un peu conventionnel
(comme dans Jeunes filles japonaises au port), la forme était
si originale que le pur plaisir esthétique de perception de la
structure ne pouvait jamais être oublié.
Quand une perfection des moyens narratifs formels est couplée
avec une histoire valant la peine d'être racontée, alors
les résultats en sont encore plus mémorables. Parmi les
nombreux choix possibles offerts par Ozu j'ai élu deux versions
de la même anecdote - Histoires d'herbes flottantes de 1934 et
Herbes flottantes de 1959 - parce que différentes réponses
ont été trouvées à la même proposition.
La banalité même du thème exigeait une brillance
narrative. Qu'Ozu puisse faire deux films si semblables, si différents,
si rigoureux et si justes, me donnait envie de les comparer, et de les
commémorer. (Raison pour laquelle je ferai une conférence
entre les deux projections qui se succéderont).
Il y a aussi la qualité de la difficulté. Plus un film
est difficile, plus on y met ; et plus on y met, plus on s'en souvient.
Rafale de neige de Kinoshita perdit son public initial de 1959 à
cause de sa chronologie abruptement non chronologique. Vu à présent
(après de nombreuses autres expériences narratives avancées)
le film ne perd pas son public mais ceux d'entre nous qui l'ont vu pour
la première fois il y a quarante ans ne l'oublieront jamais.
On peut aujourd'hui trouver le sujet sentimental mais la narration reste
rigoureuse.
Plus difficile encore est un film tel que Évaporation de l'homme
d'Imamura, un "documentaire" qui se transforme en long métrage
commercial, qui n'a pas de conclusion (il ne finit pas, il s'arrête)
et qui ne termine jamais la tâche qu'il s'est désignée.
Mourir à l'hôpital de Jun Ichikawa ne fait aucune concession.
Pas de gros plans, pas d'"histoire", de longs longs plans
alternant avec des séquences lyriques que les protagonistes ne
verront jamais. Okaeri est également difficile - son histoire
n'est jamais racontée. Elle doit être devinée et
la scène culminante est un plan de coupe de quatorze minutes
comptant seulement un personnage et une porte dans le champ. Pourtant
ces films ne valent pas seulement pour l'effort qu'ils demandent (tous
ont d'énormes rétributions émotionnelles), ils
affirment que vous ne les oublierez jamais - comme, en effet, je ne
l'ai jamais fait.