REGARD SUR L'URUGUAY
: UN BREF RAPPEL HISTORIQUE
(Programme du 24ème
Festival des 3 Continents, Novembre 2002)
Une cinématographie
qui renaît à chaque nouvelle production : telle est l'une
des caractéristiques les plus typiques du cinéma uruguayen.
Pourtant, les trois dernières années semblent contredire
cette affirmation.
Almas de la Costa
réalisé en 1923 par Juan Antonio Borges a été
"le premier film uruguayen". En 1938, Vocación réalisé
par Rina Massardi a été "le premier film lyrique
sud-américain" et El lugar del humo (1979) coproduction
argentine d'Eva Landeck, a été aussi annoncé comme
le premier long métrage uruguayen. Quinze ans plus tard, El dirigible
de Pablo Dotta, est présenté à Cannes comme l'énième
"premier film uruguayen".
Jamais, dans aucun
pays, le cinéma n'a ressuscité autant de fois. On peut
soupçonner les nouveaux cinéastes d'ignorer le cinéma
national, mais on peut aussi penser que l'expérience cinématographique
tombe dans l'oubli après chaque production de film et que tout
est à recommencer à chaque nouveau projet.
Depuis 1919, il
existe une production de longs métrages comme, par exemple, Pervanche
de León Ibáñez, par ailleurs grand-oncle de l'actuel
président uruguayen. Il est maintenant difficile de savoir s'il
s'agit réellement d'un long métrage de fiction car ce
film a été détruit peu après sa sortie en
salle par le mari, extrêmement jaloux, de l'actrice principale.
Depuis les débuts
du cinéma qui remontent à 1898 avec Carrera de bicicletas,
tourné au vélodrome d'Arroyo Seco par Félix Oliver,
armateur d'origine catalane, on compte un peu plus de cinquante longs
métrages.
Depuis 1993, le
cinéma national a produit plus de films qu'au cours des cent
dernières années. Depuis La historia casi verdadera de
Pepita la Pistolera de Beatriz Flores Silva, plusieurs films uruguayens
- dont le plus récent et le plus connu, 25 watts, des jeunes
réalisateurs Pablo Stoll et Juan Pablo Rebella - ou coproduits
avec l'étranger ont obtenu des prix internationaux ; d'autres
ont été des grands succès publics comme En la puta
vida de Beatriz Flores Silva. En 2002, Corazón de fuego, deuxième
long métrage de Diego Arzuaga qui avait réalisé
auparavant Otario, fait preuve d'un bon professionnalisme. La carrière
de Mario Handler, au long parcours de documentariste, culmine avec Aparte,
long métrage présenté au festival de Venise et
qui deviendra peut-être une référence en la matière.
La situation actuelle
est prometteuse : les films de jeunes réalisateurs, représentants
d'une génération et indépendants des structures
de production existantes (25 watts, Una forma de bailar d'Alvaro Buela
et Los dias con Ana de Marcelo Bertalmio), ainsi que les films aux qualités
certaines d'auteurs expérimentés tels que Beatriz Flores,
Diego Arzuaga et Esteban Schroeder avec El viñedo, montrent pour
la première fois qu'il existe un cinéma national. On peut
ajouter à cette liste initiale seulement trois ou quatre films
de la période précédente : El pequeño héroe
del arroyo de oro (1929) de Carlos Alonso, Un vinten p'al Judas (1959)
d'Ugo Ulive et peut être Mataron a Venancio Flores (1981) de Juan
Carlos Rodriquez Castro.
Cette histoire officielle
abordée d'un point de vue critique est beaucoup plus complexe.
Il n'y a jamais
eu d'industrie du cinéma uruguayen et il n'y en aura jamais
Jusqu'au milieu
des années 1990, à part quelques tentatives, il n'y a
pas eu en Uruguay de continuité dans la production, en particulier
en ce qui concerne l'existence des sociétés de production.
En 1919, Borges et son associé (couturier de profession) créèrent
Charrúa Production pour produire Puños y nobleza, resté
inachevé, et Almas de la costa en 1923. Les malentendus entre
les associés et le peu de bénéfices dégagés
par rapport aux investissements effectués entraînèrent
la faillite de la société.
C'était la
première expérience d'une série d'essais et d'autant
de frustrations. Dans les années 1920, les productions Henry
Maurice, les laboratoires Orion, qui pendant des années avaient
développé et produit des films, disparurent, ainsi que
toutes les sociétés créées, le plus souvent,
pour un seul film.
Le même sort
peut aujourd'hui toucher certaines sociétés de production
qui se financent, en partie, avec la réalisation de films publicitaires
et qui peuvent être affectées par la désintégration
économique et sociale dont est victime le pays depuis le début
du mois d'août 2002, l'entraînant dans un processus qui
met en danger la pérennité même du cinéma
uruguayen.
Il n'y a jamais
eu de production stable en Uruguay ni, pour les mêmes raisons,
d'industrie cinématographique, au-delà des déclarations
d'intérêt. Cette industrie est impossible étant
donnés la faible taille du pays et le faible nombre d'habitants.
Ces conditions ont, à certains moments, posé la question
de la viabilité même de l'Etat uruguayen, création
britannique pour constituer un Etat tampon entre le Brésil et
l'Argentine.
Mais l'inexistence
d'une industrie n'a pas empêché l'existence d'un cinéma
national qui, malgré tout, a favorisé l'expression créatrice
de divers auteurs.
Aujourd'hui, au
début d'un siècle mondialisé, on pourrait imaginer
continuer à produire des films grâce à des fonds
européens, des coproductions, des aides internationales ou des
accords. Il n'existe pas, en Uruguay, de loi concernant le cinéma,
l'Institut du cinéma est sans ressources, les fonds sont ridicules
ou quasi inexistants, il n'y a pas d'échanges réciproques
pour d'éventuelles coproductions.
Les derniers films
qui ont connu un succès local n'ont guère été
amortis à l'étranger : échec au Chili d'El viñedo
alors que le pays était coproducteur ; faillite de la société
qui a produit Patrón, coproduit avec l'Argentine ; impossible
amortissement de Corazón de fuego, réalisé cette
année dans des pays affectés gravement par la crise ;
mauvais résultats en Espagne d'En la puta vida ; en 1999, mauvais
résultats en Uruguay de Luna, coproduction avec l'Argentine et
le Brésil ; faillite de la société uruguayenne
productrice d'El dirigible en 1994.
Il existe, néanmoins,
sans appui industriel et presque sans aide de fonds nationaux, des films
de jeunes auteurs qui, depuis le début, ne mettent en avant que
leur seule expression créatrice, leur besoin de dire et de faire
ce qu'ils ont envie d'exprimer. Prenons-en comme exemples 25 watts,
Una forma de bailar, Los días con Ana, Aparte réalisé
cette année par Mario Handler : tous ces films sont des oe;uvres
à part entière.
Aucun d'eux n'a
été conditionné par une analyse ou une étude
du marché international ni par l'obtention de fonds divers qui
pourraient imposer des critères quant au contenu ou à
la forme des projets et modifier la conception de leurs auteurs.
Comme le pays n'a pas de ressources propres, il apparaît que la
seule possibilité pour réaliser est de se limiter à
ce qui est faisable, c'est-à-dire peu, avant d'assumer des risques
qui peuvent entraîner la disparition de la société
de production.
D'autre part, le
pays n'est plus le même et il ne le sera plus depuis qu'au mois
de janvier 2002 a commencé la désintégration économique
et sociale de la région et la fin virtuelle du Mercosur, conséquence
d'une stratégie économique dominante, celle du FMI. La
crise de l'Uruguay est marquée par un nouveau processus d'instabilité
sociale et politique difficilement contrôlable (comme au moment
du coup d'Etat de 1973) car les décisions ne sont adoptées
ni dans le pays ni dans la région. Comme à d'autres moments
de l'histoire du cinéma uruguayen, celui-ci n'existera que grâce
à des facteurs extérieurs, outre le talent de ses cinéastes,
à sa capacité à vaincre les difficultés,
aujourd'hui imprévisibles.
Dans un tel contexte,
l'art vu du lointain Rio de la Plata a peu ou rien à voir avec
l'affirmation de notre identité culturelle, essentielle pour
que nous soyons "nous" et pas les "autres". Nous
les Uruguayens, nous y sommes habitués.
Manuel Martinez
Carril journaliste,
critique de cinéma,
directeur de la Cinémathèque de l'Uruguay
Guillermo Zapiola
journaliste,
critique de cinéma,
responsable de la coordination à la Cinémathèque
de l'Uruguay