LES SCENARISTES MEXICAINS
Il est vrai que
le scénariste est l'auteur d'un ouvrage existant : cela constitue
la nature de son vrai travail. L'oeuvre cinématographique n'existe
pas lorsqu'elle est couchée sur le papier mais seulement lorsqu'on
la trouve en termes audiovisuels, seulement lorsqu'elle existe dans
le temps et dans l'espace : sur l'écran, après avoir été
réalisée. L'oeuvre cinématographique n'a pas la
même existence que l'oeuvre littéraire.
D'ailleurs, de manière contradictoire, elle ne pourrait pas exister
sans un scénario et cela à tout niveau, même d'un
point de vue pratique : sans le scénario, on ne pourrait pas
monter une production, préparer l'oeuvre future, établir
un plan de travail, ni filmer. Le scénario est primordial jusqu'à
la phase finale, le montage. A cela il faut ajouter l'importance du
scénario en tant que structure de base et en tant que fondement
de l'articulation du langage. Dans ces dernières décennies,
l'autorité du scénariste a été remplacée
par celle du réalisateur, si bien que cela en devient un peu
exagéré. L'autorité du scénariste n'existe
pas parce que son oeuvre n'est pas valable en soi, c'est-à-dire
pour elle-même, mais comme un moyen d'arriver à l'oeuvre
cinématographique finale qui est toujours audiovisuelle. Très
souvent, le scénariste voit son film à travers son scénario
et le réalisateur fait de même. Il est possible que les
versions soient différentes : différents individus, différentes
visions du monde et du sens de l'humour. Au final, c'est la vision du
réalisateur qui a tous les droits, c'est son travail. Cependant,
je pense en tant que scénariste et critique, qu'en raison de
la critique formulée à l'égard de cette inversion
de rôle, on a un peu exagéré. Cette exagération
ne serait-elle pas responsable de la mauvaise structuration de beaucoup
de films avec une mauvaise narration, de nombreuses lacunes et des faiblesses
dramatiques ? Il faut récupérer l'importance du scénario
qu'il ne fallait pas jeter aux oubliettes.
Lorsque Philippe Jalladeau proposa un petit hommage aux scénari
et aux scénaristes mexicains, il parlait de l'importance qu'ils
ont eue dans le développement du cinéma national. C'est
la même chose en Argentine où il existe une autre industrie
traditionnellement forte dans le continent latino-américain,
depuis le début du cinéma sonore et où l'importance
des scénaristes a été plus qu'évidente.
Au Mexique, la situation est semblable, surtout après l'apparition
du cinéma parlant dans les années trente. Ce n'est pas
le cas au Brésil où depuis le début, l'élément
majeur demeure le fait que ce soient les réalisateurs qui comptent.
De manière générale, ils sont chargés d'écrire
les scénari de leurs propres films. On pourrait dire de façon
générale que depuis le "Cinema Novo" jusqu'au
cinéma actuel, les scénaristes n'ont pas existé.
L'histoire considère "Santa" (1931) comme étant
le premier film sonore qui est en réalité le premier film
ayant un son optique (il en existait deux en 1938 élaborés
à l'aide de systèmes sonores défectueux qui ont
disparu de nos jours) : il s'agit de l'adaptation du roman populaire
de l'écrivain naturaliste mexicain Federico Gamboa avec comme
scénariste Carlos Noriega Hope et comme réalisateur Antonio
Moreno. Ce roman a été adapté au cinéma
trois fois avant 1918, dont une version muette très intéressante
réalisée par Luis G. Peredo. La troisième, et la
meilleure de toutes, a été réalisée en 1943
par Norman Foster d'après une adaptation de Alfredo B. Crevenna
et Francisco de P. Cabrera. Il y a eu une autre version en 1968, écrite
par Julio Alejandro et Emilio Gómez Muriel, le second étant
le réalisateur. "Santa" est une sorte de personnage
tutélaire du cinéma mexicain qui incarne parfaitement
la prostituée malgré elle et maintient la dualité
péché-rédomption.
Depuis les années de l'époque pré-industrielle,
apparaissent deux types d'écrivains cinématographiques,
les scénaristes-scénaristes et ceux qui écrivent
mais seulement afin de réaliser leurs propres scénari,
parfois pour des tierces personnes. Le plus connu du premier groupe
est Mauricio Magdaleno (1906-1986). Figure importante du théâtre
d'avant-garde, fondateur du théâtre de l'Ahora, écrivain
et auteur de plusieurs romans et récits, ses débuts au
cinéma furent brillants mais étaient plus le fait de son
ami Juan Bustillo Oro, qui souhaitait débuter dans le cinéma
sonore et choisit un récit que Magdaleno avait publié
dans le journal espagnol, El Sol, en 1927. L'adaptation a été
réalisée par Magdaleno lui-même et son ami Bustillo
Oro, mais le producteur a préféré un autre cinéaste
plus expérimenté, Fernando de Fuentes. Le film est "El
compadre Mendoza" (1933) et constitue le premier classique du cinéma
mexicain. Après avoir connu un grand succès, il tomba
en désuétude jusque dans les années soixante, jusqu'à
ce que l'historien français Georges Sadoul, lors d'un voyage
au Mexique, le considère comme étant une des grandes réussites
du cinéma mexicain de la période faste 1932-1952. Depuis
lors, on n'a pas cessé de l'exhiber et de l'étudier. Il
s'agit d'une oeuvre fondamentale aussi bien par son authenticité
que par la richesse des visions proposées par le scénario
et la précision dans sa réalisation.
Après dix ans consacrés au théâtre et à
la littérature, Magdaleno récidiva au cinéma avec
Emilio "Indio" Fernandez avec qui il allait travailler pendant
des années, ce dernier étant sa source d'inspiration et
en même temps le principal responsable de ses meilleurs films
: dans les années quarante, on parlait de l'équipe Fernandez-Figueroa-Magdaleno.
Tout au long de ces dix huit ans, il écrivit pour l'"Indio"
vingt et un films parmi lesquels on trouve le meilleur de son cinéma
: "Flor Silvestre", "Maria Candelaria" (1943), "Las
abandonadas" (1944), "Bugambilia" (1945), "Salón
México" (1948), "Vistimas del pecado" (1950) et
naturellement son chef d'oeuvre : "Pueblerina" (1949). La
sincérité de Fernandez se mariait avec la solidité
de Magdaleno et la précision de sa narration et de son dramatisme,
son sens cinématographique, même dans des oeuvres pas très
réussies et souvent répétitives.
Mauricio Magdaleno a aussi travaillé pour des cinéastes
très connus ainsi que pour des cinéastes de moindre renommée
de deux décennies, Bracho, Gavaldón, Martinez Solares,
Monplet etc.. Il a aussi travaillé dans le premier film que Luis
Bruñel réalisa au Mexique, "Gran Casino" (1946)
(et qui n'a pas eu de succès en raison d'un scénario raté).
Il a également participé à la réalisation
de quatre films en même temps dont il en écrivait les scénari
("El Intruso" (1944), "Su gran ilusión" (1945),
"La fuerza de la sangre" (1946), "La herencia de la Horona".
Mais ce n'était pas sa vocation car Magdaleno a toujours produit
un cinéma d'auteur. Il est l'archétype du scénariste-scénariste.
Un autre scénariste qui approcha le cinéma seulement par
l'écriture fut Julio Alejandro, ancien officier de marine, fidèle
à la République espagnole, il arriva au Mexique en 1948
après un parcours à travers le monde et fit ses débuts
au cinéma en écrivant les dialogues de "Negro es
mi color" (1950) de Tito Davison. Destiné au théâtre
comme l'était Magdaleno, antiquaire et grand connaisseur des
techniques de bruitages au cinéma, il écrivit une série
de mélodrames et de comédies avec une élégance
et une connaissance de toutes les ficelles des genres théâtraux.
Julio a finalement rencontré Luis Buñuel avec qui il a
participé à l'élaboration du scénario de
"Abismos de Pasión" (1953). Il comprit parfaitement
l'univers de Buñel dans le magnifique "Nazarin" (1958),
"Viridiana" (1961), "Simón del desierto"
(1964) et dans la dernière étape européenne de
Buñuel avec "Tristana" (1969) qui a sans aucun doute
été la réalisation la plus caractéristique
du style de Buñuel de cette période.