LES SCENARISTES MEXICAINS
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Le nom de Luis
Alcoriza (1918-1992) est aussi associé à celui de Buñuel.
Ancien acteur, membre d'une famille de comédiens qui pendant
une des ses tournées en Amérique latine, fut surprise
par la prise du pouvoir par Franco et qui de ce fait décida de
rester au Mexique où Alcoriza demanda sa naturalisation en 1939.
Auteur de cinéma depuis 1940 (il interpréta très
souvent le rôle du Christ et ceux de nombreux saints, déjà
joués au théâtre), il finit par écrire des
scénari, le plus souvent avec son épouse Janet, sans pour
autant abandonner son métier d'acteur. Avec "El ahijado
de la muerte" (1946) (de Norman Foster, de qui il se considérait
le disciple),il débuta comme scénariste au côté
de Foster lui-même et de Janet Riesenfeld-Alcoriza). Sa carrière
dans ce domaine comprend soixante-six films dont dix réalisés
par Buñuel (parmi lesquels des oeuvres aussi connues que "Los
olvidados", "El bruto", "El", "El angel
exterminador"). Pendant la période mexicaine de Buñuel,
Alcoriza fut son écrivain le plus important. Pour le reste, il
fut toujours un écrivain professionnel et très solide,
fonctionnel (Norman Foster venait d'Hollywood), discipliné et
capable de toucher à tous les styles, avec une préférence
pour le concret plutôt pour la théorie ou le concept, il
avait un goût particulier pour les dialogues précis. Cela
explique les bons rapports qu'il a entretenus avec Buñel. Parmi
les films, on peut mettre en évidence, en plus de ceux de Buñuel,
la comédie "El Inocente" (1955) écrite avec
Janet, "El toro negro" (1959) qui fut le meilleur film jamais
réalisé au Mexique sur la tauromachie, grâce à
un scénario d'une grande maturité et portant un regard
critique sur le mythe du succès, "El esqueleto de la señora
Morales" (1959) de Rogelio Gonzalez, satire sociale, où
on retrouvait l'humour noir anglo-saxon, espagnol et mexicain.
Une destruction partielle au moment de la mise en image a poussé
Alcoriza à se lancer dans la réalisation, appuyé
par celui qui avait été le réalisateur de ces deux
derniers films. En 1960, Alcoriza débuta comme réalisateur
avec "Los jovenes" et sa filmographie comprend vingt-trois
films (dont deux réalisés en Espagne). Tous sauf "Amor
y sexo" (1963) et le dernier "La sombra del ciprès
es alargada" (1989) portent tous la trace de sa participation au
scénario. De ses films se détachent "Tlayucan"
(1961), "Tiburoneros" (1962), "Tarahumara" (64),
Mécanica nacional" (1971), "Lo que importa es vivir"
(1985). Mais avant tout, comme ce fut le cas pour Mauricio Magdaleno,
il fut scénariste.
Un autre scénariste-scénariste, en plus d'être romancier,
dramaturge et journaliste, se trouve être Vicente Leñero
(1933) qui arriva à l'écriture de films après avoir
publié plusieurs romans, livres de contes, plusieurs pièces
de théâtre et des essais. Ecrivain à plusieurs facettes,
il arriva au cinéma tout à fait par hasard après
avoir été critique dans un journal. Le cinéaste
Jorge Fons insista pour qu'il adapte son propre roman et pièce
de théâtre "Los albañiles" (1976) car
sa vision du cinéma populaire convenait très bien au cinéma.
Ensuite vinrent "Cadena perpetua" (1978) et "La Tia Alejandra"
(1979) de Arturo Ripstein, "Estudio Q" (1981) de Marcela Fernandez
Violante, "Mariana, Mariana" (1987) de José Estrada,
"Miroslava" (1992) de Alejandro Pelayo, "El callejón
de los milagros" (1994) de Jorge Fons. Bien que ce dernier eut
plus de succès, le meilleur reste "Cadena perpetua"
en raison de sa compréhension précise du thriller et du
monde fermé et obsessionnel de Arturo Ripstein : c'est un récit
qui se passe dans la ville de Mexico (avec une partie du récit
dans une île prison) et cependant l'ambiance y est aussi suffocante
que si tout se passait entre quatre murs. Du point de vue de la structure
et de la narration, il s'agit d'une oeuvre riche, complexe et dense.
Alejandro Galindo (1906-1999) fut aussi un scénariste-réalisateur.
Il a débuté sa carrière en tant que scénariste
de "La isla maldita" (1936), puis de "El baùl
macabro" (1936) et de "Ave sin rumbo" (1937). Il débuta
en tant que scénariste et réalisateur du court métrage
"Tierra de emperadores" (1937) et immédiatement après
ses débuts en tant que réalisateur et co-scénariste
du long métrage "Almas rebeldes" (1937). Sa carrière
fut prolifique avec une filmographie qui compte soixante-douze films
en presque cinquante ans. Il fut aussi l'unique scénariste des
meilleurs d'entre-eux dont "Campeón sin corona" (1945),
"Esquina bajan" (1948), "Confidencias de un ruletero"
(1949), "Espaldas mojadas" (1953) ainsi que de deux de ses
oeuvres maîtresses "Una familia de tantas" (1948) et
"Hay lugar para dos" (1949). Le fait de devoir réaliser
deux à trois films par an ne lui constituait en rien un obstacle.
Dans ses meilleures périodes, il fut celui qui comprit le mieux
les changements de la classe moyenne urbaine ("Una familia de tantas")
et celui qui a le mieux dépeint les personnages populaires tels
que les chauffeurs de bus urbains, les boxeurs (et leurs complexes),
les chauffeurs de taxi ainsi que les travailleurs immigrés. L'ensemble
de son oeuvre brille par la perception du langage populaire et la manière
de dépeindre la réalité, en particulier, la réalité
urbaine (on dit qu'il se représentait la ville de Mexico comme
un monument au sein duquel le cinéma ployait sous le poids de
l'histoire et du paradis provincial). Sa longue carrière (1934-1985)
fut naturellement inégale (dans les années soixante, on
le disait boudeur et tenant des discours moralisateurs) mais on se doit
de la considérer comme des plus intéressantes.
On peut dire que la carrière de Juan Bustillo Oro (1904-1989),
qui en près de quarante années de travail (1927-1965)
et une filmographie de soixante-deux réalisations, est très
semblable à celle de Galindo, en ce sens que Juan Bustillo fut
aussi scénariste : il était destiné à la
comédie nostalgique (réactionnaire) qui reflétait
la crainte que nourrissait la classe moyenne à l'égard
de la révolution (1910-1917) plus que probable ainsi que des
délices de la paix et de la dictature de Diaz. Il a touché
à tous les genres, avec principalement des comédies, faisant
toujours preuve d'un entrain indubitable et à la fin de sa longue
carrière, il s'est contenté de refaire ses succès
des années trente et quarante.
Julio Bracho fut moins prolifique : en effet, en trente-six années
de carrière professionnelle (1941-1977), il réalisa quarante-cinq
films, la plupart d'entre eux en qualité de scénariste.
Qui plus est, il a débuté dans le monde du cinéma
en 1938 et dans ces années-là il a fait preuve d'un travail
constant au sein du théâtre d'avant-garde, fondateur de
troupes de théâtre scolaire, du théâtre d'orientation
des beaux arts, du théâtre des travailleurs et du premier
théâtre universitaire. Deux de ses films se distinguent
de l'ensemble de ses oeuvres : "Rosenda" (1948), pour lequel
Bracho adapta à l'écran un roman sur la province sans
folklore et y a dépeint un sentiment tragique. La seconde de
ses adaptations "La sombra del caudillo" (1960), fut interdite
par le pouvoir, qui en acheta l'ensemble des copies et détruit
le négatif. Le film a survécu grâce à la
cinémathèque de l'UNAM qui a sauvé une copie en
16 mm. Elle a été rendue publique pour la première
fois en 1990 : une adaptation modèle, une oeuvre très
importante constituant une réflexion sur le militarisme autoritaire,
la corruption et tous les vices hérités de la révolution
de 1910, d'un point de vue historique et d'un point de vue cinématographique.
Deux mots aussi au sujet de Ismael Rodriguez et de sa trilogie délirante
sur les pauvres, sommet du mélodrame mexicain habillé
de néoréalisme : "Nosotros los pobres" (1947),
"Ustedes los ricos" (1948) et "Pepe el toro" (1952).
Elle constitue encore aujourd'hui une référence obligée.
Quant à la nouvelle génération, un nombre important
de scénaristes fait son apparition même s'ils ne pourront
jamais rivaliser avec les chiffres des générations passées.
Dans les années cinquante, la moyenne annuelle était de
cent films, ces quinze dernières années, huit à
dix films ont été réalisés par an.
De manière générale, un scénariste peut
voir de nombreuses années s'écouler sans que son travail
ne soit monté. Cela n'a pas empêché des travaux
de très bonne qualité, comme ceux de Ignacio Ortiz (1960),
diplômé du C.C.C (Centre de Capacité Cinématographique),
qui à l'issue de sa formation scolaire, a débuté
avec "La mujer de Benjamin" (1991), remarquable opéra
de Carlos Carrera, puis a poursuivi sa carrière avec "La
vida conyugal" (1992), "Desiertos mares" (1994) de José
Luis Garcia-Agraz , a écrit et réalisé ensuite
le court métrage "Hombre que no escuchaba boleros"
(1994), et fut l'auteur et le réalisateur de "La orilla
de la tierra" (1995), une oeuvre insolite sur Oaxaca et le laisser-aller
des habitants mâles, qui donne une vision de la fin du monde.
Ortiz posséde un don inné du récit cinématographique
et de son langage elliptique.
Le cinéma a traditionnellement été un domaine fermé
aux femmes (sauf en ce qui concerne les actrices, maquilleuses, costumières
et autres fonctions) ; c'est un monde machiste et misogyne. C'est la
raison pour laquelle on peut remarquer l'émergence d'un groupe
de scénaristes doués, qui ont débuté avec
Paz Alicia Garciadiego, écrivain, inspiratrice pour ses six derniers
films d'Arturo Ripstein de qui elle devint l'épouse (en plus
d'un épisode de "Ciudad de ciegos" (1990) de Alberto
Cortès). Elle comprenait si bien Ripstein, son univers et ses
obsessions.
Sabina Bergman est à l'origine dramaturge, romancière,
conteuse et poète. Elle débuta au cinéma comme
co-scénariste avec Vincente Leñero dans "La tía
Alejandra" (Ripstein, 1979), comme scénariste et co-réalisatrice
du court métrage "El arbol de la mùsica" (1994)
et comme adaptatrice de sa propre pièce "Entre Pancho Villa
y una mujer desnuda" (Isabel Tardàn, 1995).
Beatriz Novaro, romancière et auteur de nombreux récits,
débuta dans le monde du scénario avec "Azul"
(1988), court métrage de Maria Novaro, "Lola" (1989),
le remarquable "Danzon" (1990) et "El jardin del Edèn"
(1995), tous de Maria Novaro.
Marcela Fuentes Berain est l'auteur de l'étonnant scénario
de "Hasta morir" (Fernando Sariñana, 1993) et a à
son actif deux scénari intelligents ayant déjà
un metteur en scène mais aucun producteur. Le dernière
venue est Maria Amparo Escandón, d'origine mexicaine mais vivant
à Los Angeles depuis de nombreuses années. Ses débuts
dans "Santitos" (Alejandro Springall, 1999) ont été
présentés comme étant l'événement
majeur du cinéma mexicain contemporain ; elle base son histoire
sur les croyances et la religiosité des mexicains avec beaucoup
de force et de simplicité. Le domaine est riche.
Tomas Pérez Turrent
Traduit de l'espagnol par Loïk Allain