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CINEMA PHILIPPIN 1994 : VIVANT ET ABSURDE

I. Cinéma de l'absurde

II. Cinéma et politique

III. Le cinéma philippin, miroir des Philippines

IV. Le cinéma philippin et Hollywood

V. La distribution

VI. Racolage publicitaire

VII. Le cinéma et la justice

VIII. Le Festival de Manille

IX. Censure

X. Le futur

XI. La vie imite l'art



Carmi Martin, Lino Brocka et Augustin Sotto
au Festival des 3 Continents en 1981

 

Films présentés en 1994 :

1977 - Mga Billanggong Birhen (Vierges emprisonnées) de Mario O'Hara

1978 - Gumising ka, Maruja (Réveille-toi, Maruja) de Lino Brocka

1979 - Ina, Kapatid, Anak (Mère, soeur, fille) de Lino Brocka

1982 - Cain at Abel (Caïn et Abel) de Lino Brocka

1983 - Int sa Magdamag (Passion de minuit) de Laurice Guillen

1990 - Gumapang Ka sa Lusak (Sale affaire) de Lino Brocka

1991 - Sa Kabila ng Lahat (Dans tous les cas) de Lino Brocka

1994 - Wating de Ishmael Bernal

 

 

 

 

 


OEUVRES MARQUANTES ET INÉDITES DU CINÉMA PHILIPPIN
(Programme du 16ème Festival des 3 Continents, Novembre 1994)

CINEMA PHILIPPIN 1994 : VIVANT ET ABSURDE

I. Cinéma de l'absurde :

Même pour les plus blasés, le récent scandale du Festival cinématographique de Manille a été la honte du siècle. La mauvaise lecture - à coup sûr intentionnelle - des noms des lauréats sous l'oeil des caméras de télévision a choqué une nation déjà éprouvée et a mis en évidence la crise morale du pays. Cet événement a fait la une des plus grands quotidiens pendant plusieurs semaines et, bizarrement, a été le point de départ d'une discussion générale entre tous les secteurs de la société, y compris les plus irréconciliables.
Cet épisode récent démontre l'importante popularité de la culture du show-biz avec ses stars de cinéma et sa publicité grossière qui a tranquillement et insidieusement transformé la vision du monde d'une nation et qui est maintenant en train de transformer les institutions nationales les plus respectées, que ce soit les médias ou la politique. Si le retentissement médiatique d'un incident apparemment anodin et sa transformation en hystérie des cinéphiles sont devenus démesurés, c'est simplement que le public considère maintenant le show-biz avec autant de sérieux, sinon avec davantage de sérieux, que la politique et la culture. Jamais dans l'histoire des Philippines le show-biz n'a eu une si grande influence. Jamais dans l'histoire des Philippines la politique, la culture et le show-biz ne se sont interpénétrés au point de devenir, comme aujourd'hui, inséparables.

II. Cinéma et politique :

La surprise de l'après-Marcos est la place croissante prise par des personnalités du cinéma dans la vie politique. Aux élections de 1987 et de 1992, un nombre important de gens du spectacle ont postulé pour des responsabilités publiques et ont été élus. Actuellement le monde du spectacle compte dans ses rangs trois sénateurs. Le monde du spectacle comprend également un nombre important de députés, de vice-gouverneurs, de maires, d'adjoints aux maires et de conseillers municipaux. L'actuel vice-président des Philippines n'est autre que Joseph Estrada, une super star des films d'action des années 60, à présent à la tête du Centre Philippin d'Action contre le Crime (P.A.C.C.).
Il était d'usage que les gens du cinéma ne servent qu'à agrémenter les campagnes électorales, ne soient que des amuseurs dont les services étaient grassement payés. Mais tout ceci a changé avec Cory Aquino. Avec le retour de la démocratie et des élections libres, les gens de cinéma ont pris conscience qu'ils ont plus de crédibilité et d'influence que n'importe quel homme politique. Maintenant, au lieu d'être des auxiliaires dans les campagnes politiques, ils en sont devenus les acteurs principaux, au grand dam du néophyte qui se lance dans l'arène politique sans être au préalable connu du public.
Le succès facile des stars de cinéma au détriment de politiciens traditionnels est à présent l'objet de discussions passionnées. Quelques journalistes attribuent ce succès à une simple avance médiatique, c'est-à-dire que si un homme a été vu suffisamment souvent à la télévision ou au cinéma, on est sûr que la peuple va, sans réfléchir davantage, voter pour lui.
Cette théorie a amené les parlementaires à déposer plusieurs projets de lois destinées à contrer la percée politique des personnalités du spectacle. L'une de ces lois cherche à empêcher, quoique ce soit inconstitutionnel, les stars de cinéma d'entrer dans la vie politique. Une autre cherche à réviser l'article de la Constitution qui interdit aux hommes politiques de payer leur passage à la télévision. Ces lois - selon ceux qui les proposent - supprimeraient le déséquilibre dû à l'immense prestige des stars de cinéma et amèneraient une certaine égalité dans l'utilisation des médias.

III. Le cinéma philippin, miroir des Philippines :

Mais est-ce simplement le déséquilibre dans le temps d'antenne ou de passage sur le grand écran qui explique les performances spectaculaires des stars de cinéma aux élections ? Est-ce simplement la présence continuelle dans les médias qui engendre la popularité, en dépit du caractère vide et insipide des émissions ? Y a-t-il d'autres éléments qui contribuent à la réussite d'une star de l'écran ?
Dans un colloque sur le cinéma qui se tenait il y a peu de temps à Canberra, une question voisine fut posée aux participants. On se demande pourquoi le cinéma philippin, en dépit de sa production abondante, s'exporte si mal. Après réflexion, les participants aboutissent à la réponse suivante : parce que le cinéma philippin n'est le miroir que des Philippines.
Contrairement au cinéma de Hong-Kong qui s'exporte dans le monde entier, les films philippins semblent destinés à être vus uniquement à l'intérieur des frontières nationales et dans les communautés philippines à l'étranger.
Le problème ne peut être attribué au refus des producteurs de faire les dépenses nécessaires. En fait, il n'y a pas de carence en ce qui concerne les investissements financiers et le savoir-faire technologique. Les années passées, beaucoup de producteurs ont essayé de pénétrer dans le marché mondial et ont dépensé des fortunes dans des films d'action prétendument internationaux. Un producteur alla jusqu'à sacrifier huit Toyota toutes neuves uniquement pour parfaire le réalisme de son film.
Mais une implantation dans le marché mondial semble hors d'atteinte aujourd'hui encore. Un grand nombre de ces films de série B se sont avérés de lamentables échecs en deçà et au-delà des frontières. Ces films sont considérés comme insipides par les Philippins et trop philippins selon les standards internationaux. Ne voulant pas perdre les bénéfices lucratifs du marché intérieur, les producteurs, trop souvent, essaient de concilier les goûts des deux publics, intérieur et extérieur, et aboutissent à un résultat qui ne plaît à aucun des deux.
En vérité, le cinéma philippin est très profondément enraciné. Il est si fortement lié aux idiosyncrasies d'un public de masse (c'est-à-dire 70 % de la population) qu'il parle son propre langage. Il a sa propre philosophie et sa propre logique. Le cinéma philippin a été confisqué par les classes populaires dont la tournure d'esprit particulière a été superbement ignorée par les gens sortis de l'Université. Depuis des dizaines d'années, il a servi de véhicule à l'expression des aspirations profondes des humiliés, des économiquement faibles, des gens simples.
Dans la plupart des films philippins, les stéréotypes abondent, stéréotypes auxquels seules les masses philippines peuvent s'identifier. La femme martyre, la mère douloureuse, le héros qui donne sa vie pour les autres : voilà quels sont les personnages populaires du cinéma national. L'opprimé est le héros favori : celui qui a le coeur pur, le doux, le naïf qui se contente de son modeste sort mais qui se transforme en une force furieuse quand les gens qu'il aime lui sont enlevés. Il pouvait aussi être le champion des masses populaires comme le personnage de Joseph Estrada qui lutte à mains nues contre la corruption des institutions sociales. Mais, tandis qu'on peut soutenir que les opprimés sont des stéréotypes universaux, la mise en oeuvre est typiquement philippine. Le héros est habituellement quelqu'un qui est mis K.O. au début du film et qui n'oppose aucune résistance à ses adversaires. C'est seulement quand sa femme et ses enfants sont menacés qu'il a recours aux ripostes d'un champion de boxe poids-lourd ou aux acrobaties d'un maître de Kung-fu. L'altruisme du saint est une particularité des héros du cinéma philippin.
Même dans les emprunts culturels, la personnalité philippine est encore marquée. Par exemple, si Superman, Batman ou James Bond devaient être adaptés pour les écrans philippins, un personnage de mère devrait être ajouté. Si l'on en croit les films de notre pays, le mâle philippin fait une fixation sur sa mère. Juste avant un moment de crise violente, le héros harcelé de toutes parts se tourne vers sa mère pour lui demander secours et bons conseils. Ceci peut être considéré comme un signe de lâcheté en dehors de notre pays mais cela touche le coeur du public philippin. Dans le cinéma philippin, alors que les personnages portent des vêtements occidentaux, la psychologie est manifestement philippine.
De toute évidence, ces caractéristiques de notre cinéma ne s'exportent pas facilement. Celles-ci sont même considérées comme offensantes par les cultures qui valorisent le machisme et la violence. C'est aussi pourquoi les fims philippins grand-public n'intéressent pas les milieux cultivés qui tournent le dos à ce qu'ils considèrent comme une arriération tiers-mondiste et regardent vers Hollywood pour la concrétisation de leurs fantasmes.

IV. Le cinéma philippin et Hollywood :

Peut-être est-ce cette aptitude à toucher l'âme philippine qui a permis au cinéma philippin de règner en maître sur son territoire. A une époque où plusieurs cinémas nationaux sont dans un état critique dû à la dure compétition hollywoodienne, le cinéma philippin est en pleine santé et est un des rares cinémas nationaux à pouvoir concurrencer Hollywood sans un système de quotas.
A présent les Philippines ont une production annuelle régulière de 120 films (la moyenne pour les trois dernières années). Il occupe actuellement le troisième rang pour la production de films dans le monde, distancé seulement par les Etats-Unis et l'Inde.

V. La distribution :

Les Philippines sont aussi le seul pays dans le monde où de gigantesques salles de cinéma sont encore construites. Aujourd'hui il y a plus de 173 salles dans le centre de Manille, chacune avec une possibilité d'accueil de 800 à 2000 spectateurs. Contrairement aux tendances mondiales, il y a encore plus de salles en projet, en particulier dans les zones périphériques, dans la mesure où ces salles sont considérées comme des éléments centraux des futures zones suburbaines.
Cependant, paradoxalement, en dépit d'un si grand nombre de salles, il n'y a pas un éventail considérable dans le choix des films (pour un jour donné). Au cours des années, les distributeurs ont peaufiné leur stratégie pour coller à l'âme versatile des Philippins. Ils ont compris que pour optimiser les profits, ils ne pouvaient pas sortir plus de 7 à 10 nouveaux films chaque semaine. Parmi ceux-ci, 3 sur 4 sont habituellement des films philippins, le reste étant constitué de films étrangers (Hollywood, Kung-fu, séries B).
Actuellement, il y a deux groupements de salles : la "Greater Manila Theater Association" (G.M.T.A.) et la "Metro-Manila Theater Association" (M.M.T.A.). Ces deux associations pratiquent ce qui est connu comme la saturation, c'est-à-dire la sortie simultanée d'un film dans 40 à 90 salles. Pour ne pas accumuler d'arriérés dans les réserves, un film n'est donné qu'une semaine pour prouver sa valeur commerciale. S'il marche bien, il est projeté encore une semaine supplémentaire dans des salles minuscules.
On ne fait que 18 copies d'un même film philippin (quelques fois 25 copies sont faites si le film est considéré comme un succès possible). De façon à fournir les 40 salles ou plus où il est projeté, les copies sont transportées à bicyclette aux salles voisines selon un minutage précis.


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