OEUVRES MARQUANTES
ET INÉDITES DU CINÉMA PHILIPPIN
(Programme du 16ème Festival des 3 Continents, Novembre 1994)
I.
Cinéma de l'absurde :
Même pour
les plus blasés, le récent scandale du Festival cinématographique
de Manille a été la honte du siècle. La mauvaise
lecture - à coup sûr intentionnelle - des noms des lauréats
sous l'oeil des caméras de télévision a choqué
une nation déjà éprouvée et a mis en évidence
la crise morale du pays. Cet événement a fait la une des
plus grands quotidiens pendant plusieurs semaines et, bizarrement, a
été le point de départ d'une discussion générale
entre tous les secteurs de la société, y compris les plus
irréconciliables.
Cet épisode récent démontre l'importante popularité
de la culture du show-biz avec ses stars de cinéma et sa publicité
grossière qui a tranquillement et insidieusement transformé
la vision du monde d'une nation et qui est maintenant en train de transformer
les institutions nationales les plus respectées, que ce soit
les médias ou la politique. Si le retentissement médiatique
d'un incident apparemment anodin et sa transformation en hystérie
des cinéphiles sont devenus démesurés, c'est simplement
que le public considère maintenant le show-biz avec autant de
sérieux, sinon avec davantage de sérieux, que la politique
et la culture. Jamais dans l'histoire des Philippines le show-biz n'a
eu une si grande influence. Jamais dans l'histoire des Philippines la
politique, la culture et le show-biz ne se sont interpénétrés
au point de devenir, comme aujourd'hui, inséparables.
II.
Cinéma et politique :
La surprise de
l'après-Marcos est la place croissante prise par des personnalités
du cinéma dans la vie politique. Aux élections de 1987
et de 1992, un nombre important de gens du spectacle ont postulé
pour des responsabilités publiques et ont été élus.
Actuellement le monde du spectacle compte dans ses rangs trois sénateurs.
Le monde du spectacle comprend également un nombre important
de députés, de vice-gouverneurs, de maires, d'adjoints
aux maires et de conseillers municipaux. L'actuel vice-président
des Philippines n'est autre que Joseph Estrada, une super star des films
d'action des années 60, à présent à la tête
du Centre Philippin d'Action contre le Crime (P.A.C.C.).
Il était d'usage que les gens du cinéma ne servent qu'à
agrémenter les campagnes électorales, ne soient que des
amuseurs dont les services étaient grassement payés. Mais
tout ceci a changé avec Cory Aquino. Avec le retour de la démocratie
et des élections libres, les gens de cinéma ont pris conscience
qu'ils ont plus de crédibilité et d'influence que n'importe
quel homme politique. Maintenant, au lieu d'être des auxiliaires
dans les campagnes politiques, ils en sont devenus les acteurs principaux,
au grand dam du néophyte qui se lance dans l'arène politique
sans être au préalable connu du public.
Le succès facile des stars de cinéma au détriment
de politiciens traditionnels est à présent l'objet de
discussions passionnées. Quelques journalistes attribuent ce
succès à une simple avance médiatique, c'est-à-dire
que si un homme a été vu suffisamment souvent à
la télévision ou au cinéma, on est sûr que
la peuple va, sans réfléchir davantage, voter pour lui.
Cette théorie a amené les parlementaires à déposer
plusieurs projets de lois destinées à contrer la percée
politique des personnalités du spectacle. L'une de ces lois cherche
à empêcher, quoique ce soit inconstitutionnel, les stars
de cinéma d'entrer dans la vie politique. Une autre cherche à
réviser l'article de la Constitution qui interdit aux hommes
politiques de payer leur passage à la télévision.
Ces lois - selon ceux qui les proposent - supprimeraient le déséquilibre
dû à l'immense prestige des stars de cinéma et amèneraient
une certaine égalité dans l'utilisation des médias.
III.
Le cinéma philippin, miroir des Philippines :
Mais est-ce simplement
le déséquilibre dans le temps d'antenne ou de passage
sur le grand écran qui explique les performances spectaculaires
des stars de cinéma aux élections ? Est-ce simplement
la présence continuelle dans les médias qui engendre la
popularité, en dépit du caractère vide et insipide
des émissions ? Y a-t-il d'autres éléments qui
contribuent à la réussite d'une star de l'écran
?
Dans un colloque sur le cinéma qui se tenait il y a peu de temps
à Canberra, une question voisine fut posée aux participants.
On se demande pourquoi le cinéma philippin, en dépit de
sa production abondante, s'exporte si mal. Après réflexion,
les participants aboutissent à la réponse suivante : parce
que le cinéma philippin n'est le miroir que des Philippines.
Contrairement au cinéma de Hong-Kong qui s'exporte dans le monde
entier, les films philippins semblent destinés à être
vus uniquement à l'intérieur des frontières nationales
et dans les communautés philippines à l'étranger.
Le problème ne peut être attribué au refus des producteurs
de faire les dépenses nécessaires. En fait, il n'y a pas
de carence en ce qui concerne les investissements financiers et le savoir-faire
technologique. Les années passées, beaucoup de producteurs
ont essayé de pénétrer dans le marché mondial
et ont dépensé des fortunes dans des films d'action prétendument
internationaux. Un producteur alla jusqu'à sacrifier huit Toyota
toutes neuves uniquement pour parfaire le réalisme de son film.
Mais une implantation dans le marché mondial semble hors d'atteinte
aujourd'hui encore. Un grand nombre de ces films de série B se
sont avérés de lamentables échecs en deçà
et au-delà des frontières. Ces films sont considérés
comme insipides par les Philippins et trop philippins selon les standards
internationaux. Ne voulant pas perdre les bénéfices lucratifs
du marché intérieur, les producteurs, trop souvent, essaient
de concilier les goûts des deux publics, intérieur et extérieur,
et aboutissent à un résultat qui ne plaît à
aucun des deux.
En vérité, le cinéma philippin est très
profondément enraciné. Il est si fortement lié
aux idiosyncrasies d'un public de masse (c'est-à-dire 70 % de
la population) qu'il parle son propre langage. Il a sa propre philosophie
et sa propre logique. Le cinéma philippin a été
confisqué par les classes populaires dont la tournure d'esprit
particulière a été superbement ignorée par
les gens sortis de l'Université. Depuis des dizaines d'années,
il a servi de véhicule à l'expression des aspirations
profondes des humiliés, des économiquement faibles, des
gens simples.
Dans la plupart des films philippins, les stéréotypes
abondent, stéréotypes auxquels seules les masses philippines
peuvent s'identifier. La femme martyre, la mère douloureuse,
le héros qui donne sa vie pour les autres : voilà quels
sont les personnages populaires du cinéma national. L'opprimé
est le héros favori : celui qui a le coeur pur, le doux, le naïf
qui se contente de son modeste sort mais qui se transforme en une force
furieuse quand les gens qu'il aime lui sont enlevés. Il pouvait
aussi être le champion des masses populaires comme le personnage
de Joseph Estrada qui lutte à mains nues contre la corruption
des institutions sociales. Mais, tandis qu'on peut soutenir que les
opprimés sont des stéréotypes universaux, la mise
en oeuvre est typiquement philippine. Le héros est habituellement
quelqu'un qui est mis K.O. au début du film et qui n'oppose aucune
résistance à ses adversaires. C'est seulement quand sa
femme et ses enfants sont menacés qu'il a recours aux ripostes
d'un champion de boxe poids-lourd ou aux acrobaties d'un maître
de Kung-fu. L'altruisme du saint est une particularité des héros
du cinéma philippin.
Même dans les emprunts culturels, la personnalité philippine
est encore marquée. Par exemple, si Superman, Batman ou James
Bond devaient être adaptés pour les écrans philippins,
un personnage de mère devrait être ajouté. Si l'on
en croit les films de notre pays, le mâle philippin fait une fixation
sur sa mère. Juste avant un moment de crise violente, le héros
harcelé de toutes parts se tourne vers sa mère pour lui
demander secours et bons conseils. Ceci peut être considéré
comme un signe de lâcheté en dehors de notre pays mais
cela touche le coeur du public philippin. Dans le cinéma philippin,
alors que les personnages portent des vêtements occidentaux, la
psychologie est manifestement philippine.
De toute évidence, ces caractéristiques de notre cinéma
ne s'exportent pas facilement. Celles-ci sont même considérées
comme offensantes par les cultures qui valorisent le machisme et la
violence. C'est aussi pourquoi les fims philippins grand-public n'intéressent
pas les milieux cultivés qui tournent le dos à ce qu'ils
considèrent comme une arriération tiers-mondiste et regardent
vers Hollywood pour la concrétisation de leurs fantasmes.
IV.
Le cinéma philippin et Hollywood :
Peut-être
est-ce cette aptitude à toucher l'âme philippine qui a
permis au cinéma philippin de règner en maître sur
son territoire. A une époque où plusieurs cinémas
nationaux sont dans un état critique dû à la dure
compétition hollywoodienne, le cinéma philippin est en
pleine santé et est un des rares cinémas nationaux à
pouvoir concurrencer Hollywood sans un système de quotas.
A présent les Philippines ont une production annuelle régulière
de 120 films (la moyenne pour les trois dernières années).
Il occupe actuellement le troisième rang pour la production de
films dans le monde, distancé seulement par les Etats-Unis et
l'Inde.
V.
La distribution :
Les Philippines
sont aussi le seul pays dans le monde où de gigantesques salles
de cinéma sont encore construites. Aujourd'hui il y a plus de
173 salles dans le centre de Manille, chacune avec une possibilité
d'accueil de 800 à 2000 spectateurs. Contrairement aux tendances
mondiales, il y a encore plus de salles en projet, en particulier dans
les zones périphériques, dans la mesure où ces
salles sont considérées comme des éléments
centraux des futures zones suburbaines.
Cependant, paradoxalement, en dépit d'un si grand nombre de salles,
il n'y a pas un éventail considérable dans le choix des
films (pour un jour donné). Au cours des années, les distributeurs
ont peaufiné leur stratégie pour coller à l'âme
versatile des Philippins. Ils ont compris que pour optimiser les profits,
ils ne pouvaient pas sortir plus de 7 à 10 nouveaux films chaque
semaine. Parmi ceux-ci, 3 sur 4 sont habituellement des films philippins,
le reste étant constitué de films étrangers (Hollywood,
Kung-fu, séries B).
Actuellement, il y a deux groupements de salles : la "Greater Manila
Theater Association" (G.M.T.A.) et la "Metro-Manila Theater
Association" (M.M.T.A.). Ces deux associations pratiquent ce qui
est connu comme la saturation, c'est-à-dire la sortie simultanée
d'un film dans 40 à 90 salles. Pour ne pas accumuler d'arriérés
dans les réserves, un film n'est donné qu'une semaine
pour prouver sa valeur commerciale. S'il marche bien, il est projeté
encore une semaine supplémentaire dans des salles minuscules.
On ne fait que 18 copies d'un même film philippin (quelques fois
25 copies sont faites si le film est considéré comme un
succès possible). De façon à fournir les 40 salles
ou plus où il est projeté, les copies sont transportées
à bicyclette aux salles voisines selon un minutage précis.