PREMIERS FILMS DES
CINÉASTES DE LA NOUVELLE VAGUE JAPONAISE
(Programme du 19ème Festival des 3 Continents, Novembre 1997)
UN TSUNAMI DE
JEUNES CINEASTES À L'ASSAUT DES MAJORS JAPONAISES
À la fin
des années cinquante, entre "cinéma de qualité"
et tendance accrue aux formules commerciales, chaque pays a connu sa
"Nouvelle Vague" cinématographique, ruant dans les
brancards de la tradition. Le Japon ne fait pas exception, donnant même
l'une des "nouvelles vagues" les plus dynamiques de la planète.
Il est donc tout à fait excitant de redécouvrir aujourd'hui
les premiers (ou seconds, ou plus) films des cinéastes qui ont
marqué cette époque de leur sceau parfois indélébile,
dans une écriture souvent novatrice par rapport au classicisme
souverain de leurs grands aînés. Mizoguchi, Ozu, Naruse,
et la plupart de ceux de la génération qui avait débuté
dans les années vingt/trente, eux aussi "première
vague" de ces années fondatrices du cinéma japonais.
Mais il convient de faire le tri. Le terme global de "Nouvelle
Vague", repris de la formule française, qui désignait
l'ensemble des cinéastes ayant modifié l'approche du cinéma
dans les années 1958/1960, de Godard à Louis Malle, de
Truffaut à Resnais, recouvre au Japon des cinéastes "sous
influence" qui n'avaient souvent que peu de points communs. Cette
"appellation contrôlée" fut en fait utilisée
la première fois par des critiques japonais pour regrouper les
jeunes gens en colère de la compagnie Shochiu, essentiellement
Nagisa Oshima, Yoshishige (Kiju) Yoshida et Masahiro Shinoda, dont le
nouveau langage était une remise en question, parfois radicale,
de celui des "maîtres-maisons", comme Ozu ou Kinoshita,
accusés alors d'être des cinéastes "bourgeois",
reconduisant des recettes "immuables" mélodrame ou
comédie sentimentale. La référence n'était
plus le cinéma japonais classique, ou même le cinéma
hollywoodien classique, comme chez leurs aînés, mais le
nouveau cinéma européen. Oshima était sous l'emprise
d'une drogue nommée Godard, Yoshida également, mais avec
une dose d'Antonioni ou de Resnais.
Si le premier film
d'Oshima, "Le quartier de l'amour et de l'espoir" (1959),
affiche déjà une personnalité réelle dans
le traitement du mélo social, c'est son second film, "Contes
cruels de la jeunesse" (1960), qui lui vaut un succès de
scandale, en affirmant la force du désir d'une "génération
perdue" élevée dans le marasme social de l'après-guerre.
Faisant fi de toute morale plaquée, Oshima lance sur son écran
Cinémascope un couple guidé par le sexe, et vivant d'escroquerie
organisée. La thématique criminelle est déjà
en place. Scandale et succès auprès d'une jeunesse qui
regarde plutôt du côté de James Dean que de la morale
du Bushido ! Mais déjà, Oshima exprimait à sa façon
une révolte issue du mouvement littéraire et cinématographique
du "Taiyozoku" (la "génération du soleil")
lancée par l'écrivain Shintaro Ishihara, et relayée
au cinéma par son frère, l'acteur Yujiro Ishihara. Mouvement
initié dès 1955 par la Nikkatsu, avec des films-jalons
tels que "Passions juvéniles", premier film de Ko Nakahira
(1956), dont le titre original signifie "Fruits fous", et
que le jeune critique François Truffaut repéra dans un
article intitulé "Si jeunes et des Japonais"... On
y regardait le soleil en face, et les héros se battaient à
coups de hors-bords dans une fin mémorable qui donnait le tournis.
Yoshida, d'ambitions plus hautement intellectuelles, mettait, lui, carrément
en scène dix-sept ans d'Histoire du Japon "démocratique"
d'après-guerre, dans son quatrième film, "La source
thermale d'Akitsu" (1962), superbe mélo symbolique se terminant
par la mort sous les fleurs de cerisier, et par ailleurs déclaration
d'amour à son actrice Mariko Okada - alias Madame Yoshida depuis
-. Quant à Shinoda, plus styliste, il allait donner le meilleur
de sa caméra calligraphique avec "Fleur pâle"
(1964), mélo désabusé dans l'univers du jeu et
de la mort.
Dans la compagnie
rivale, la Nikkatsu (vieille dame indigne née en 1912 !), c'est
le jeune Shohei Imamura qui casse les conventions narratives avec des
films bourrés d'énergie, à l'esthétique
post-expressionniste. Si son premier film, "Désir effacé"
(1958), est un hommage chaleureux aux comédiens d'une troupe
de Kabuki ambulante, et son deuxième une comédie de commande,
qu'il reniera plus tard, mais où il détourne habilement
les clichés du genre ("Devant la gare de Nishi-Ginsa",
1958), son troisième, tourné la même année,
"Désir inassouvi", dénote déjà
une tendance au surréel et à une sorte d'entomologie humaine,
qui sera la marque de la plupart des films de sa première période.
Ses personnages, filmés par la caméra diabolique de Shinsaku
Himeta (cameraman prodigieux, qui vient de mourir), deviennent littéralement
des insectes à tête humaine, dont l'énergie est
commandée par l'appât du gain, et le désir de puissance
issu de l'argent. La recherche de paquets de morphine enterrés
par les Américains à la fin de la guerre, y devient une
métaphore du mal, comme celle des porcs dans "Cochons et
cuirassés".
Toujours à
la Nikkatsu, mais en plus "commercial", Koreyoshi (Izen) Kurahara
déploie lui aussi une énergie considérable dans
des films qui apparaissent comme des "véhicules" pour
le couple mythique Ruriko Asaoka/Yujiro Ishihara, idoles de la jeunesse
des années soixante. Tournant film sur film, au rythme frénétique
imposé par la compagnie, Kurahara réalise en 1962 "Ce
type méprisable", critique survoltée des médias
(la télévision, déjà toute puissante) à
travers le personnage d'un chanteur populaire piégé par
une course à la B.A. humaniste. L'influence d'une technique "américaine"
est visible dans cette variation sur le thème inépuisable
de "Un homme dans la foule". À la Daisi, l'outsider
s'appelle Yasuzo Masumura, qui tournera plus tard des chefs-d'oeuvre
de l'amour passion comme "La femme de Seisaku", ou le célèbre
"L'ange rouge", sous le signe de la divine Ayako Wakao. Son
premier film, "Les baisers" (1957) décrit la rencontre
entre un garçon et une fille dont les pères sont en prison
pour corruption, sur un ton neuf et "moderne". Là aussi,
il filme l'appel du désir, pour ce qui n'aurait pu être
qu'une banale histoire d'amour.
En dehors des Majors,
de jeunes cinéastes indépendants, disposant de financements
autonomes, allaient aussi changer le cinéma japonais. Hiroshi
Teshigahara, fils du fameux maître d'Ikebana, Sofu Teshigahara,
et qui avait débuté par des courts-métrages remarqués
("Hokusai", "José Torres"), allait bientôt
accéder à une reconnaissance internationale avec "La
femme des sables" (1964), fascinante adaptation d'un roman de Kobo
Abe. Mais, auparavant, il avait déjà puisé à
la source du même auteur avec "Le traquenard" (ou "Le
piège", 1962), étrange histoire syndicale dans un
paysage de mine perdue, où il réussissait à créer
une atmosphère troublante en mêlant réalisme social
et fantastique, faisant même intervenir les morts. Un essai surréaliste
qui allait être transformé dans les quatre adaptations
de l'univers de Kobo Abe par Teshigahara. De son côté,
Susumu Hani (fils du philosophe Goro Hani), lui aussi formé au
court-métrage documentaire à l'école Iwanami, allait
s'imposer avec son premier long métrage, "Les mauvais garçons"
(1961), nouvelle vision d'une jeunesse délinquante que, déjà,
les Japonais ne comprenaient plus. Et c'est aussi Hani qui proposait
un nouveau matériel léger (16 mm, son direct, dans une
construction dramatique très libre) pour exprimer l'innocence
fondamentale de ses personnages, au son de la musique novatrice de Toru
Takemitsu avec ses escapades dans les civilisations originelles, en
Afrique ("Bwana Toshi") ou en Amérique latine ("La
mariée des Andes"). Chez tous ces cinéastes, le point
commun était l'envie de briser les rigidités narratives
et morales de leurs aînés, mais en cherchant à filmer
un monde nouveau, pas à le détruire.
La "Nouvelle
vague", multiple et créative, était vraiment dans
tous ses états. Elle allait durer environ dix ans.
Max Tessier
1997