PANORAMA DU CINÉMA
MALIEN
(Programme du 13ème
Festival des 3 Continents, Novembre 1991)
Bamako, janvier
91. Au moment où un jeune réalisateur cambodgien, Rithy
Panh, prépare pour "Cinéma de notre temps" un portrait
de Souleymane Cissé, les lycéens et les étudiants
sont dans la rue, à la tête d'une manifestation de protestation
contre l'arrestation du secrétaire général de l'Association
des élèves et étudiants du Mali. Un mouvement du
même ordre, pareillement suivi d'une terrible répression,
apparaissait dans "Finye", le troisième long métrage de
Cissé, imaginé en 78- 79 et tourné en 82, après
une autre vague de protestation étudiante.
Février.
Adama Drabo vient de terminer le montage de "Ta Dona" à Paris
et s'arrête à Bamako avant d'aller présenter son
film au Fespaco. Une projection est organisée pour le président
et le ministre de l'Information. Moussa Traoré, incapable de
proférer une parole cohérente, ne cesse de répéter:
"Ta dona, ta dona....." ("Le feu est entré, le feu est là....").
Il faut dire que, dans le film, l'homme qui représente le pouvoir
politiqueun député corrompu qui devient ministre, mais
que ses propres amis abandonnent et font arrêter pour enrichissement
illicite quand il faut faire un exemple - s'appelle Samou Traoré.
A bon entendeur.....
Fin mars. Les forces
de sécurité tirent sur des lycéens qui réclament
la démocratie. Immédiatement tout le monde - femmes, enfants,
étudiants, associations, syndicatsdescend dans la rue et ne la
quittera plus jusqu'à ce que Moussa Traoré soit arrêté.
Mai. Cheick Oumar
Sissoko, auteur de "Nyamanton" et de "Finzan" et par ailleurs numéro
deux du Comité National d'Initiative Démocratique, est
nommé directeur du Centre National de la Production Cinématographique.
Août. La
conférence nationale élabore la nouvelle constitution.
Cissé se bat comme un diable pour y faire inscrire le droit à
la création artistique.
C'est parce que
le cinéma apparaissait comme un instrument de développement
particulièrement adapté à une population en grande
majorité analphabète que fut créé en 1962
l'Office cinématographique national du Mali (Ocinam). Dans les
premiers temps, faute de moyens et de formation, la production se ramène
à des courts métragesessentiellement actualités
et documentaires sur le monde rural et les activités culturelles.
Puis Djibril Kouyate, Souleymane Cissé et Kalifa Dienta partent
à Moscou, Alkaly Kaba au Canada, Issa Falaba Traoré en
RDA, Sega Coulibaly et Cheick Oumar Sissoko en France, pour suivre des
études cinématographiques. A leur retour, tous vont réaliser
des fictions, dont le point commun est une très forte implication
dans le réel.
C'est qu'entre-temps
le pays a changé. Modibo Keita a été renversé
par un coup d'Etat militaire dirigé par Moussa Traoré.
Il apparaît de plus en plus clairement que le nouveau régime
est incapable de réaliser les grands espoirs de l'indépendance
et, pire, qu'il n'a en fait d'autre souci que sa propre existence et
l'enrichissement de ses cadres. Chacun doit alors choisir son camp et,
en premier lieu, les hommes de parole et de communication.
Le cinéma
devient ainsi un instrument privilégié de dénonciation,
de lutte et d'émancipation. Il ne sera jamais de l'art pour l'art,
de l'art hors du réel, hors du social. Pour Cissé, pour
Sissoko, pour Drabo, le cinéma est un outil de compréhension
d'une société complexe, bloquée dans son besoin
d'évolution, un moyen d'éclairer la réalité
pour pouvoir la modifier. Mais il n'en est pas pour autant un cinéma
didactique parce qu'il est profondément enraciné dans
une culture vraie, où la parole, la gestuelle, l'espace ont leur
esthétique et leur rythme propres. La façon dont Cissé
éclaire les visages, les filme comme des sculptures.....
Le plaisir cinématographique
que nous propose le Mali est autre. La densité des personnages,
l'image, la technique du récit sont particulières. Humour
et poésie, ancrage dans le quotidien, présence de la nature,
rôle du sacré, ces notions qui, pour un esprit strictement
cartésien, apparaissent quelque peu contradictoires, se juxtaposent
ici avec bonheur. Le récit est construit de façon éclatée,
selon le schéma de la tradition orale. II semble parfois vagabonder,
il se permet d'apparentes digressions, mais le fil conducteur n'est
jamais perdu.
Chaque scène,
chaque séquence est pleine de notations, d'informations, gratuites
en quelque sorte, qui ne sont pas strictement nécessaires au
développement de "l'histoire" mais qui apportent quelque chose
de plus sur le vécu, l'environnement ou la culture. Ainsi dans
"Baara", le renvoi, extrêmement violent, d'une femme par son mari.
Dans "Nyamanton", en arrière-plan de la promenade en ville de
Kalifa et de son père, on voit un grand bâtiment vide,
que tout habitant de Bamako identifie immédiatement comme l'intemat
construit pour les boursiers de province mais qui ne fonctionne pas,
alors que les mouvements étudiants revendiquent en vain depuis
long temps l'hébergement des élèves d'origine modeste.
Dans "Ta Dona", la scène ou les jeunes circoncis piègent
Fabou, l'ami de Sidy, ou encore le concours de labourage.
Certains critiques
ont opposé cinéma rural et cinéma urbain, films
réalistes et films poétiques ou intemporels. "Baara",
"Finye", "Nyamanton" représenteraient le cinéma urbain,
"A banna" et "Nieba, la journée d'une paysanne" le cinéma
rural, tandis que "Yeelen" appartiendrait au cinéma "mythique".
Une telle classification semble un peu factice car tous ces films, quel
que soit l'espace géographique ou historique ou ils se situent,
parlent du présent et s'adressent aux contemporains. C'est évident
pour certains thèmes : l'émergence de la classe ouvrière
("Baara"), les étudiants face au pouvoir ("Finye"), les ratages
de la scolarisation et le travail des enfants ("Nyamanton").... Par
contre, dans "Yeelen" qui met en scène les rapports conflictuels
de Nianankoro et de son père Soma, tous deux initiés possèdent
un grand savoir et des pouvoirs exceptionnels, l'action se passe en
des temps reculés, non déterminés. Pourtant c'est
à une interrogation et une réflexion sur la transmission
du savoir et l'utilisation que l'on en fait, pour son usage personnel
ou pour le bien de toute la communauté - questions actuelles
s'il en est - que Cissé invite le spectateur.
A la différence
d'autres peuples qui ont subi la colonisation, les Maliens n'ont pas
fantasmé sur l'image du Blanc. Ils n'ont pas de compte de ce
genre a régler. Mais, après tant d'images d'eux-mêmes
fabriquées par d'autres et conçues pour d'autres, le temps
est venu d'affirmer et de communiquer au monde leur propre regard. Pourtant,
chaque film est une entreprise extrêmement difficile à
monter, qu'on n'est jamais sûr de mener à son terme et
à chaque nouveau projet, il faut tout recommencer, repartir a
zéro. Rien n'est jamais acquis. Pour "Ta Dona", Adama Drabo avait
obtenu l'aide fraçaise en mai 1988, mais il n'a pas pu tourner
avant fin 89. Cheick Oumar Sissoko n'a rien fait depuis "Finzan" (1988).
C'est en 1987 que "Yeelen" a été primé à
Cannes. Il aura fallu quatre ans à Souleymane Cisseé,
qui est cependant considéré comme le plus grand cinéaste
africain d'aujourd'hui, pour mettre en place la production de "Waati"
("Le temps")....
Thérèse-Marie
Deffontaines