LA VISION DU MONDE
À TRAVERS LE CINÉMA KIRGHIZ
( Programme du 23ème Festival des 3 Continents, Novembre 2001)
Le 17 novembre
1941, un arrêté du Conseil des Commissaires aux Peuples
de la République Socialiste Soviétique du Kirghizstan
crée les premiers studios de chroniques cinématographiques
dans la ville de Frunze [aujourd'hui Bishkek, capitale du Kirghizstan].
Ces studios réalisèrent, pendant les années de
guerre (1941-1945) de nombreux films sur les ouvriers restés
à l'arrière. Ces images, montées avec celles des
soldats du front, étaient réunies en un ciné-journal.
À partir
de la seconde moitié des années 50, de nombreux réalisateurs
de Moscou ou de Leningrad viennent au Kirghizstan et s'intéressent
à la culture kirghize qu'ils portent à l'écran,
favorisant ainsi la formation de premiers cadres cinématographiques
nationaux. Les films d'alors étaient relativement schématiques
et superficiels, mais cela a néanmoins permis au cinéma
kirghiz d'acquérir un certain professionnalisme et une certaine
connaissance de la production cinématographique.
Dans les années
60, les oeuvres de l'écrivain Tchingiz Aïtmatov ont commencé
à avoir beaucoup de succès, aussi bien en Union soviétique
que dans le reste du monde. Cette création littéraire,
qui éveillait des sentiments d'amour-propre, a fortement influencé
le cinéma kirghiz. L. Chepitko, réalise en 1963, le film
Chaleur torride d'après une nouvelle de Tchingiz Aïtmatov.
Ce film est récompensé aux Festivals de Karlovy Vary et
Francfort (1964). L'année suivante, en 1964, A. Mikhalkov-Kontchalovsky
s'inspire également d'une nouvelle de Tchingiz Aïtmatov
pour réaliser Le Premier Maître, récompensé
au festival de Venise. Ces reconnaissances concernaient essentiellement
les aspects esthétiques de ces films. Et il est important de
remarquer que la mentalité kirghize y était évoquée
de manière relativement complaisante.
C'est pendant ces
années qu'une nouvelle génération de cinéastes
rentre de l'Institut de cinéma de Moscou pour travailler dans
les studios. En 1964, M. Ubukeev réalise Une traversée
difficile. Ce film, étonnamment courageux pour l'époque,
traite de la révolte des Kirghizes de 1916, lorsque l'armée
russe extermina la moitié de la population, alors que l'histoire
officielle se taisait obstinément. Endormant intelligemment la
vigilance de la censure, le réalisateur a donné une image
particulière de la Patrie, où des femmes aveugles deviennent
des guides. Ce film décrit le destin d'un petit peuple, privé
de son droit de choisir. C'est à partir de ce film que commence
la longue histoire du cinéma kirghiz.
Le film de B. Chamchiev
Coup de feu au col de Karach est réalisé d'après
un classique de la littérature de Mukhtar Auezov. Dans ce film,
le cinéaste sort des clichés sociaux présents dans
les films de la même époque pour créer un véritable
modèle de personnages s'opposant l'un à l'autre : le pauvre
et le riche, perdus tous deux, dans leurs propres illusions.
Le Champ maternel
de G. Bazarov est réalisé d'après une nouvelle
de Tchingiz Aïtmatov. Malgré une adaptation théâtrale
éponyme qui triomphe à la même époque dans
tous les théâtres soviétiques, le film est quasiment
passé inaperçu. Apparemment, le cinéma n'avait
pas encore toutes les faveurs.
Les films de T.
Okeev Le Ciel de notre enfance et Le Féroce sont les plus connus
du public kirghiz. Évitant les poncifs socialistes et l'attrait
pour des histoires extraordinaires, le réalisateur, par son talent,
dépeint la vie et la pensée des Kirghizes, leurs espérances
et les privations subies.
Le film Près
du vieux moulin d'U. Ibraimov fut, dans l'ensemble, considéré
comme un film moyennement réussi. Sans doute parce que l'héroïne
puise les forces qui lui permettront d'affermir son esprit dans les
valeurs traditionnelles, délaissant les grandes idées
communistes. Ceci fut considéré par l'idéologie
de l'époque comme une capitulation.
Les récompenses
internationales ont fortifié la cinématographie kirghize
et lui ont donné une forte impulsion pour se libérer du
complexe des peuples autochtones. Malgré les barrières
idéologiques, le cinéma kirghiz de la période soviétique
a réussi à donner une représentation de tout un
peuple et à décrire la façon dont évolue
sa conscience. Le cinéma est, semble-t-il, devenu un moyen d'auto-affirmation
pour un petit peuple dans un grand monde. Le cinéma kirghiz a
continué d'étonner le monde par son réalisme poétique,
jusque dans les années 80. Mais la nouvelle génération
de cinéastes n'a pu soutenir l'effort esthétique de l'ancienne
génération, ni résister à la pression idéologique.
Dans les années
90, après l'effondrement de l'URSS, le cinéma n'est plus
financé. Les jeunes réalisateurs qui arrivent à
trouver des fonds suivent deux directions. Certains cinéastes
parlent de sujets qui étaient auparavant interdits. C'est le
cas du film La Logeuse de B. Aïtkuluev, où certains Kirghizes
semblent étrangers à leur propre pays. D'autres, comme
le réalisateur A. Abdykalykov, dans son film Où est ta
maison, escargot? perpétuent la meilleure tradition du cinéma
kirghiz et tentent de la perfectionner.
Malgré le
déferlement de la culture de masse, le cinéma kirghiz
des années 90 tente, dans l'ensemble, de protéger sa propre
individualité. Les films d'A. Abdykalykov, de B. Karagulov, de
T. Birnazarov, d'E. Abdyjaparov ont été récompensés
dans différents festivals de plus ou moins grande importance.
Le cinéma kirghiz s'est créé une histoire digne
de ce nom. Commençant par des chroniques événementielles,
le cinéma a créé un style qui lui est propre et
il propose aujourd'hui une certaine vision du monde.
Ernst Abdyjaparov,
cinéaste
Talip Ibraimov, rédacteur aux studios Kirghizfilm
Traduit du russe par Cloe Drieu