ANCIENNE ET NOUVELLE
VAGUE KAZAKHE
( Programme du 23ème Festival des 3 Continents, Novembre 2001)
Les
films kazakhs programmés par le festival des 3 Continents
représentent de la meilleure façon qui soit les deux plus
importantes générations de cinéastes. Ceux-ci ont
travaillé dans les années 1960 et à la fin des
années 1980 - début des années 1990. "L'ancienne"
et la "nouvelle" vagues représentent, d'une part l'époque
soviétique et d'autre part la décennie qui a suivi l'indépendance.
Même si le
cinéma kazakh a fêté, l'année dernière,
ses 70 ans, l'histoire de notre cinéma national, pour moi, ne
commence qu'en 1954, lorsque fut tourné le premier long métrage
de fiction kazakh. Il s'agit du film Un poème d'amour de Chaken
Aïmanov. Le cinéma kazakh n'a donc que 45 ans. C'est une
cinématographie relativement jeune, dont on peut être fier.
Les films de cette
rétrospective La terre de nos pères (1967) de Chaken Aïmanov,
L'épopée d'une mère (1963) d'Aleksandr Karpov,
Les empruntes disparaissent à l'horizon (1965) de Majit Begaline
et Une matinée agitée (1968) d'Abdulla Karsakbaev ont
été réalisés par les cinéastes de
la première génération, formés dans les
années 40, durant la Deuxième Guerre mondiale.
À cette époque,
les studios Mosfilm et Lenfilm furent évacués à
Almaty, l'ancienne capitale du Kazakhstan. On y organisa "le Studio
central unifié" ou "Tsoks", dans lequel travaillèrent
les maîtres du cinéma soviétique comme Sergueï
Eisenstein, Dziga Vertov ou Vsevolod Poudovkine... L'influence du Tsoks
sur les Kazakhs qui commençaient tout juste à travailler
dans le cinéma était considérable. Ce fut une véritable
école cinématographique.
Mais avec la fin
de la guerre et le départ des cinéastes russes, la production
cinématographique est très vite retombée. Durant
les neuf années qui suivirent, seuls quatre films de fictions
furent réalisés, dont trois par des cinéastes russes.
C'est seulement dans les années 50 que Chaken Aïmanov, le
fondateur du cinéma national, réalise son premier film.
Dans l'ensemble,
c'est surtout dans les années 60 que les
cinéastes kazakhs furent très actifs. Le succès
cinématographique bat son plein à la fin des années
60. Les films comme Kyz Jibek (1971) de Sultan Khodjikov et La Fin de
l'Ataman (1971) de Chaken Aïmanov deviennent alors véritablement
populaires. Le film pour enfants Chok et Cher (1971) de K. Kassymbekov
reçut la première récompense internationale : le
prix d'argent du festival de Monte Carlo. Puis Chaken Aïmanov et
Majit Begaline disparaissent tragiquement et le cinéma kazakh
décline.
Les années
1970 et le début des années 1980 sont des périodes
assez insignifiantes du point de vue artistique, mais elles donnent,
en revanche, naissance à de grands films idéologiques
commandés par Moscou. On peut considérer la tétralogie
Le Goût du pain (1980) du cinéaste russe Alekseï Sakharov,
comme l'apogée du cinéma vantant l'idéologie socialiste.
Au début
des années 1980 naît l'idée de former au VGIK [Institut
de Cinéma de Moscou] par Sergueï Soloviev un groupe spécial
de réalisateurs originaires du Kazakhstan. C'est ainsi que s'est
formé le noyau dur de la Nouvelle Vague kazakhe, largement représentée
au festival de Nantes : Terminus (1989) de Serik Aprymov, Ma s&brkbar;ur
Lucie (1985) d'Ermek Chinarbaev, Un petit poisson amoureux (1989) d'Abaï
Karpykov, Dernières vacances (1996) d'Amir Karakoulov et Jol
(2001) de Darejan Omirbaev.
Lorsque l'on regarde
côte à côte les films de ces deux générations,
on peut faire des parallèles ou au contraire voir leurs différences.
Le cinéma, de par sa nature, ne reflète pas seulement
telle ou telle histoire ou tel ou tel événement, mais
il transmet l'esprit de ces générations.
Nous pouvons voir
par exemple dans cette rétrospective trois films relatifs au
voyage : La terre de nos pères (1967), Terminus (1989) et Jol
(2001). Le premier film est séparé du second par une vingtaine
d'années, et entre le second et le troisième il n'y a
qu'une dizaine d'années. Mais c'est à chaque fois un regard
nouveau sur l'époque et une philosophie nouvelle.
Dans La terre de
nos pères de Chaken Aïmanov, le vieil homme et son petit-fils
font un long voyage à travers tout le Kazakhstan. Ils découvrent
la réalité difficile qui les entoure, mais leur c&brkbar;ur
est bientôt rempli d'amour et de fierté envers leur peuple
et leur patrie. Dans Terminus de Serik Aprymov, il est encore question
de voyage, mais cette fois-ci non pas vers le lointain mais plutôt
vers les profondeurs et les entrailles d'un village typiquement kazakh.
Après son service militaire, un jeune homme retourne dans son
village natal et découvre avec le recul et l'objectivité
de son point de vue, que les gens de sa génération sont
devenus de véritables ivrognes. Tout n'est que corruption et
vol, les femmes sont dépravées et plus personne ne respecte
les anciens. Voilà où tout cela nous a menés !
D'où le titre du film Terminus. Jol de Darejan Omirbaev, troisième
long métrage relatif au voyage, se définit comme un film
où la réalité se mélange aux visions du
héros, à son imaginaire. Ce dernier ne pense qu'à
son nouveau film, bien qu'il se rende chez sa mère malade. Il
arrivera finalement pour son enterrement. Ainsi, le réalisme
socialiste de La terre de nos pères qui a évolué
vers un néoréalisme kazakh représenté par
Terminus, se transforme en un road movie post-moderne contemporain,
Jol.
La Nouvelle Vague
kazakhe, sur le plan esthétique a anéanti le réalisme
socialiste. En fin de compte, le film Terminus ne peut pas vraiment
être considéré comme un film néoréaliste
car l'humour, l'ironie et le sarcasme y sont beaucoup trop présents.
C'est comme si tout cela n'était pas sérieux. Cette même
légèreté est également présente dans
le film Un petit poisson amoureux d'Abaï Karpykov qui plaira, je
pense, tout particulièrement au public français puisqu'il
est réalisé dans un style impressionniste. Ici, ce n'est
pas l'histoire qui est importante mais l'esprit du temps, l'atmosphère
de la ville, qui n'est déjà plus soviétique mais
qui commence à changer et qui fait en vérité d'Almaty
une ville universelle sans frontière.
Ce qui est intéressant
dans cette rétrospective consacrée au cinéma kazakh
c'est que l'on peut y découvrir combien les changements sont
rapides. Si, Ma s&brkbar;ur Lucie (1985) d'Ermek Chinarbaev représente
l'école classique du cinéma soviétique, alors,
apparaît, 10 ans après, un "film rétro" sur l'époque
soviétique au Kazakhstan, Dernières vacances d'Amir Karakoulov.
Ces deux films sont remplis de poésie, de talent et de charme.
Pour reprendre les
mots de Flaherty, "dans chaque peuple il y a une graine de grandeur
et le rôle du cinéaste est de trouver ce cas unique, ce
mouvement unique, dans lequel se manifeste cette grandeur". Chaque film
de cette rétrospective est un morceau de mosaïque qui crée
un tableau général de la grandeur et la beauté
du peuple kazakh.
Gulnara Abikeeva,
Critique de cinéma,
Docteur ès art