HOMMAGE A TCHINGUIZ
AÏTMATOV
(Programme du 15ème Festival des 3 Continents, Novembre 1993)
AITMATOV ET LE CINEMA
Je dirais d'entrée
que j'aime les nouvelles de Aïtmatov et me refuse à considérer
avec indulgence les adaptations cinématographiques des oeuvres
littéraires. Elles incitent rarement à la (re-) lecture
quand elles ne vous détournent pas du livre. Rares sont dans
le monde les cinéastes qui ont réussi à transposer
et recréer. Leur métier et les traditions cinématographiques
de leur pays ne sont pas une garantie. Tout cela pour expliquer cet
article d'humeur qui serait certainement le même s'il s'agissait
de Stendhal, Pouchkine, Maupassant, Tchekhov à l'écran.
Cette conception ("élitiste", "bourgeoise",
etc.) n'est pas partagée par notre auteur qui sacrifie consciemment
les facettes les plus brillantes de son talent à un cinéma
correspondant au développement culturel de son peuple. C'est
indubitablement bénéfique au cinéma kirghize tant
que son oeuvre littéraire repoussera toujours plus loin les barrières
du toléré.
C'est donc un écrivain
qui préside aux destinées du cinéma kirghize. Aïtmatov
est Président de l'Union des cinéastes depuis plus d'une
décennie. On peut également dire qu'il est le coeur de
la vie littéraire, artistique, sociale et politique de sa République.
Il serait prématuré de le comparer à Malraux, Senghor,
Neruda. Il se trouve que son épanouissement coïncide avec
le réveil culturel de son pays.
Il a 14 ans lorsque
sont créés les sudios KIRGHIZFILM (1942). Il se rode brillamment
dans le documentaire alors qu'il exerce la profession de vétérinaire
et traduit dans sa langue maternelle des romans russes traitant de la
guerre. Lorsque les premiers cinéastes non-kirghizes viennent
travailler à Frounzé pour MOSFILM, il est étudiant
à l'Institut littéraire Gorki de Moscou et va être
admis à l'Union des écrivains de l'U.R.S.S. (1957). Tandis
que PRONINE tourne "Saltanat", il publie "Djamilia"
(1958) dans la meilleure revue littéraire "Novy Mir",
le cinéma ne s'en emparera qu'en 1969. L'Ukrainienne Larissa
CHEPITKO tourne "Chaleur torride" en 1963, l'année
où il obtient un prix Lénine de littérature pour
"Mon petit peuplier au fichu rouge", "L'oeil de chameau"
et "Le premier maître". Ces quatre premières
oeuvres et "Le Champ maternel" (1963) sont écrites
en kirghize, puis traduites en russe par l'auteur (bilingue depuis l'enfance)
et Mme A. DIMITRIEVA. Le genre littéraire adopté, la nouvelle
(entre 30 et 50 pages) indique que l'auteur s'attache à un personnage
central et aux quelques êtres et événements qui
ont influencé sa vie. L'action et les héros sont kirghizes.
Pourquoi les jeunes cinéastes de Kirghizie ont-ils longtemps
laissé de côté ces oeuvres désignées
à l'attention générale par des distinctions officielles
et une presse absolue (très partagée) ?
Parce qu'ils ne se sentaient pas à la hauteur de la tâche,
sur les plans cinématographiques et littéraires.
Une chose est de
traiter un sujet kirghize selon les conceptions de l'Union des cinéastes
de l'URSS qui primaient alors, c'est-à-dire schématiquement,
représenter les vies nationales à partir de positions
de classe. Les films doivent avoir une originalité nationale
(kirghize, moldave), mais ils doivent également refléter
le développement socialiste des nations et de la conscience nationale,
la communauté des positions de classe et des aspirations sociales
des travailleurs des diverses nationalités. Aucun d'entre eux
ne présente l'élément national de la vie populaire
en dehors de son développement social. Pour résumer, le
personnage contemporain moldave ou kirghize est intéressant dans
la mesure où il pense en "homo sovieticus".
Autre chose est
de porter à l'écran une oeuvre littéraire gorgée
de sucs kirghizes, lyriques, philosophiques, centrée sur l'étude
du "métier" d'homme. L'homme est conçu comme
universel, et non kirghize ou soviétique.
On comprendra que,
face à cette conception, admirable mais commune à tous
les grands créateurs, les cinéastes orthodoxes, nombriliques
ou à la recherche d'un langage typiquement kirghize, nous laissent
sur le reculoir. Un scénario de Aïtmatov, toujours réducteur
du livre, pour les raisons que nous savons, permet un bon film, rien
de plus.
C'est un Russe,
étudiant à l'institut du cinéma de l'URSS (V.G.I.K.),
qui tourne "Le premier maître" comme film de fin d'études,
en 1966. Il faut le talent protéiforme d'Andréï Mikhalkov-Kontchalovski
pour faire de cet essai une réussite éclatante, à
mon avis inégalée par les oeuvres de Aïtmatov. Kontchalovski
s'imprègne de la richesse littéraire et trouve l'expression
cinématographique adéquate. Il rendra aussi bien, dans
des styles différenciés, Tchékov ("Oncle Vania")
et Tourgueniev ("Le nid des gentilshommes"). La nature kirghize
s'impose aux personnages et aux spectateurs, comme la taïga de
"Siberiade". L'air de l'époque est authentique, comme
dans "Esclave de l'amour". La psychologie est aussi profonde
que dans "Andréï Roublev" (on sait qu'il sera
le scénariste de ces deux derniers films). Peut-on comparer l'autre
grand film kirghize tourné, la même année, par Okeev
"Le ciel de notre enfance"?
C'est encore un
Russe, très expérimenté, Sergueï Ouroussevski,
qui porte à l'écran, en 1968, "Adieu Goulsary",
la plus longue nouvelle (91 pages) de Aïtmatov, écrite directement
en russe en 1966. Cette oeuvre, couronnée par un prix d'Etat
de l'URSS, évoque toutes les questions politiques et morales
que le héros se pose sur son action au kolkhoze depuis la collectivisation
des campagnes. Le scénario de Aïtmatov émascule le
livre où les existences de l'homme et du cheval Goulsary sont
également volontaristes et brisées. Le cinéaste
se grise d'effets spéciaux sur les couleurs et privilégie
la passion amoureuse et la course à la carcasse du bouc. Le film
est tel un hymne au cheval. Aïtmatov se serait-il laissé
complexer par ce vieux routier du cinéma ? Un remake s'imposerait.
Je ne me rappelle
pas très bien le film que Irina Poplavskaïa, une Russe encore,
a tiré, en 1969, de "Djamilia", mais les critiques
cinématographiques pillent la préface écrite 10
ans plus tôt, par Aragon pour célébrer "La
plus belle histoire du monde". Je cite "Dans ce Paris qui
a tout vu, tout lu, tout éprouvé, brusquement, ni "Werther",
ni "Bérénice", ni "Antoine et Cléopâtre",
ni "Manon Lescaut", ni "L'Education sentimentale"
ou "Dominique" ne me sont rien, parce que j'ai lu "Djamilia",
plus rien Roméo et Juliette, plus rien Paolo et Francesca, plus
rien Hernani et Doña Sol parce que j'ai rencontré Darniar
et Djamilia, dans l'été de la troisième année
de la guerre, dans cette nuit d'août 1943, quelque part dans la
vallée du Kourkouréou, avec leurs chariots à grain
et l'enfant Seït qui raconte leur histoire". Dix pages de
cette veine pourraient faire perdre de vue qu'il s'agit pour l'héroïne
de prendre en main son destin de femme, c'est-à-dire d'être
humain, en faisant fi des interdits caducs qui régissaient encore
la société rurale kirghize durant la guerre.
Je n'ai pas vu le
film que Bazarov a tiré de "Le champ maternel" (1963).
Ce beau livre est une série de confidences tragiques, parfois
heureuses, faites par une vieille femme à la terre nourricière
et compatissante. Le découpage est apparemment simpliste : bonheur
conjugal et maternel, guerre, mort au front du mari et des trois fils.
Le "flash-back" est érigé en système.
Il serait imprudent de filmer cela au ras des coquelicots. Tout est
dans la mélopée. Comment a-t-il pu rendre en images ce
chant profond ?
Pousserais-je l'imprudence,
en parlant des deux derniers films disponibles en France : "Le
bateau blanc" de Bolot Chamchiev et "La pomme rouge"
de Tolomouch Okeev, jusqu'à dire qu'il était téméraire
d'affronter le premier et qu'il eût été souhaitable
de montrer de plus de hardiesse dans le second ?
On connaît
la richesse de la nouvelle intitulée "Le bateau blanc"
(1970). Il est, dans le rêve éveillé perpétuel
du garçonnet, l'image du père absent et d'un monde nouveau
qui existerait au loin. Les transformations imaginaires de l'enfant
en poisson suivant le cours de la rivière qui dévale les
montagnes vers le lac ne sont que la préfiguration de son suicide.
Le prétexte ? La lassitude des hautes terres où n'en finit
pas de mourir le monde patriarcal avec ses problèmes de stérilité,
de virilité humiliée, d'alcoolisme, de trafics, de compassion
bafouée. Le progrès bouscule là les seuls points
d'ancrage. Il eût fallu bien du génie pour combiner "Le
Petit Prince", "Le Grand Meaulnes" et "Les Misérables"
(entre autres). On pense parfois à "Peter Pan", quand
il ne faudrait pas. Le compositeur d'avant-garde Schnitke donne le ton
avec "une musique de film", là où devrait venir
un lied schubertien.
On trouve dans "La
pomme rouge" plusieurs thèmes abordés par Tchékhov
dans "La Mouette" : la création artistique, le bonheur
individuel, familial et national, l'enfant d'artistes. Le couple séparé
du peintre et de la présentatrice de télévision
est peu attachant, mais leur fillette trouvera la dernière pomme
rouge. En l'offrant à sa mère, elle renouera le fil brisé
des sentiments. L'atmosphère est potentiellement tchékhovienne.
Or tout reste en-deçà. Comme dans tous les films, la réalité
soviétique se taille la part du lion. Elle est présentée
à la télévision par des cultivateurs émérites,
décorés comme des sapins du nouvel an.
Ils vantent la production de coton à l'époque Brejnev,
Kossyguine, Podgorny dont on voit les portraits monumentaux. L'héroïne
pense à autre chose. De son côté, le peintre songe
peut-être aux richesses culturelles du peuple kirghize en regardant
un barde réciter l'épopée du Manass, à la
télévision-alibi, et en contemplant ses tableaux hyper-figuratifs
sur le passé mythique des Kirghizes. Nous sommes dans la ligne.
Tout cela semble
confirmer la thèse selon laquelle seul un cinéaste d'exception
peut repenser par le cinéma l'oeuvre de Aïtmatov, car il
ose se libérer des entraves que s'impose et lui impose l'auteur,
devenu scénariste. On dira que ce bilan fait peu de cas de l'atmosphère
particulière, du rythme original de ces films. Je répondrai
qu'ils donnent l'envie d'en connaître d'autres où la langue
kirghize donnerait à la version originale un supplément
de saveur d'âme. Le talent des réalisateurs n'est pas en
question car leurs films, réalisés sur d'autres sujets
moins ambitieux, sans Aïtmatov, sont plus attachants que ceux-ci.
Okeev, Chamchiev et leurs cadets bénéficient du "climat
esthétique" créé par l'homme Aïtmatov
et par ses oeuvres, du pont qu'il a jeté entre les traditions
culturelles kirghizes et le monde socialiste. Nous avons vu l'attrait
qu'il avait exercé sur les cinéastes russes, facilitant
ainsi une interaction bénéfique des cinémas des
quinze républiques. Il semble, au total, qu'il fascine et hypnotise
les créateurs, sans le vouloir. Un conseil s'impose : voir les
films avant de lire les oeuvres. Cette recette universelle permet de
goûter sereinement le cinéma kirghize et donne une image
très fiable des lieux et des personnages évoqués
dans les nouvelles. Il va sans dire que l'oeuvre et l'écrivain
sont infiniment plus riches et plus complexes. Cet article ne visait
pas à faire des cinéphiles. Il aura atteint son but s'il
les incite à lire l'oeuvre pour aller revoir les films.
Serge POPOFF
Texte extrait de
"Aspects du cinéma soviétique - spécial Kirghizie"
publié en 1980 par l'Association France-U.R.S.S.