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1947
La gata (La chatte)
Mario Soffici

 

 



1947
Dios se lo pague (Dieu vous le rendra)
Luis César Amadori

 

 



1955
La orquidea (L'orchidée)
Ernesto Arancibia

 

 


SUR QUELQUES FILMS RESCAPÉS DE L'OUBLI

Jamais aussi délirant ou saugrenu que le mélodrame mexicain, un mélo argentin a bel et bien existé, dans un temps antérieur au cinéma d'auteur. Epousant selon les moments les aléas d'une production sauvage, d'abord, et ensuite ceux d'une industrie protégée et contrôlée par l'Etat, le genre devait s'éteindre, plutôt sous l'emprise de la télévision que par l'effet des secousses politiques et économiques des cinquante dernières années de l'Histoire du pays.

"Besos brujos" présente Libertad Lamarque au milieu des années 30, vedette de la chanson dans sa première fraîcheur, avant que Atelio Mentasti, le puissant et visionnaire patron de l'Argentina Sono film, engage Luis Saslavsky, à l'époque jeune réalisateur aux ambitions artistiques, pour lui façonner des mélos plus stylisés, dont "Puerta cerrada". Devenue la vedette la plus populaire de toute l'Amérique latine, Libertad choisit de s'exiler pendant le premier péronisme pour affirmer une carrière continentale à partir du Mexique.

Carlos Hugo Christensen, à ses débuts le plus jeune réalisateur du cinéma argentin, aussi rapide qu'irrégulier, laissa vite transparaître une sensibilité particulière. Ses films les plus personnels sont hantés par des femmes mûres éprises de jeunes hommes ("Safo", "El canto del cisne") où des femmes jeunes et dévorantes menant à la mort leurs victimes ("Los pulpos"). Avant de se fixer au Brésil au milieu des années 50, il avait confectionné sur mesure pour la statuesque Laura Hidalgo les deux derniers vrais mélos du cinéma argentin : "Armino negro" et "Maria Magdalena", où la vedette souffrait et faisait souffrir sur un fond de paysages exotiques, péruviens dans le premier film, brésiliens dans le second.

En 1950, Laura Hidalgo avait été dressée par le même Mentasti pour détrôner Zully Moreno, l'épouse de Luis Cesar Amadori. Cette vedette, ce réalisateur, bien que déjà consacrés, devinrent le couple fort du premier péronisme et firent la loi dans l'Argentina Sono Film. Ils avaient pour cela un atout imparable : le succès hors toute mesure de "Dios se lo pague", dont la fable populiste et le glacé très Cinecitta en ont fait le film le plus représentatif de l'époque. Profitant de leur influence, mais las de leurs caprices, Mentasti demanda à Ernesto Arancibia d'essayer d'imposer avec "La Orquidea" une presque débutante qui pourrait concurrencer la Moreno. La vérité est que les deux actrices se sont partagées un terrain. Douées toutes les deux pour leur inexpression, Hidalgo apporta une certaine sensualité trouble, là où la Moreno s'installait dans sa beauté placide.

Très tard, Daniel Tynaire devait faire un film curieux : "Bajo un mismo rostro", où une Mecha Ortiz vieillissante, loin de "Safo", trouve un certain élan rhétorique pour animer une intrigue de Guy des Cars. Tinayre avait réussi, plus tôt, de réjouissants exercices de style, dont "La vendedora de fantasias" reste le point le plus haut d'une carrière qui devait sombrer dans des productions de plus en plus coûteuses, le confirmant comme l'émule transatlantique des deux Henri, Decoin et Verneuil. Quant à Mecha, à la fin de sa carrière elle retrouva sa flamme sous la direction de Torre Nilsson, dans "Boquitos pintadas" et "Piedra libre", deux films qu'on pourrait considérer comme la seule possible descendance des vieux mélos argentins.

Hidalgo devait trouver son meilleur rôle dans l'un des films les plus insolites de l'industrie : "Mas alla del olvido". Séduit par le constat social, animé souvent par un élan revendicateur, l'ancien chanteur de tangos devenu acteur, Hugo del Carril fit une carrière de réalisateur à part dans le cinéma argentin de son époque. Ce film est unique dans sa filmographie. Adapté de "Bruges la morte" de Georges Rodenbach, il accumule les poncifs du mélo en costumes dans des décors poussiéreux. Produit en 1955, c'était un film décalé à son origine. Le grand écrivain cubain Guillermo Cabrera Infante y voit non seulement une préfiguration de "Vertigo" mais reconnaît son caractère de culture de série, fleurie dans une atmosphère étanche, asphyxiante.

Enfant, je n'ai pas vu ces films, souvent "interdits aux mineurs". Jeune étudiant, je les méprisais, les yeux rivés sur les horizons lointains du cinéma d'auteur international. Maintenant je peux les regarder sans nostalgie aucune. Ils sont nouveaux pour moi. Ils me découvrent l'imaginaire, les désirs inavoués. Le contrejour du pays où je suis né, où j'ai grandi, avec cette force que seul le cinéma industriel avait : celle de percer, avec les conventions elles-mêmes pour instrument, les profondeurs non-dites d'une société.

Edgardo Cozarinsky
Réalisateur
Paris, novembre 1996

 

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