LES GRANDS MÉLODRAMES
ARGENTINS
(Programme du 18ème Festival des 3 Continents, Novembre 1996)

A l'heure où
le mélodrame semble revenir à la surface sous des formes
nouvelles, il est bon de revoir les "vrais" mélos, ceux dont
la violence n'était pas exhibée mais intériorisée,
ceux des désirs inassouvis, des destins impossibles des femmes
émérites, des garces inavouées et pourquoi pas
ceux des larmes essuyées non seulement à l'écran
mais aussi dans la salle.
L'Argentine des passions exacerbées, l'Argentine du tango s'est
pleinement retrouvée de 1937 à 1962, dans le mélodrame
cinématographique mettant en valeur de grands cinéastes,
Amadori, Tinayre, Saslavsky, Demare, del Carril etc.... et surtout Carlos
Hugo Christensen auquel un hommage est rendu, avec pour la première
fois l'intégrale des mélos qu'il a réalisés
en Argentine entre 1943 et 1955.
Philippe Jalladeau
Le mélodrame
se situe en général, dans un contexte sentimental, et
comme les sentiments et l'affectivité sont toujours apparentés
à ce qui est commun, le mélodrame fut donc totalement
discrédité par la "haute culture". Tout au long de ses
innombrables mutations historiques, le mélodrame s'est toujours
inspiré des sentiments et des drames individuels : ces deux concepts
sont à la base de la communication avec le public.
Le spectateur, qui n'a pas sa place dans la vie publique, se trouve
dans un espace connu et privilégié, étant donné
que le mélodrame prend la vie réelle comme toile de fond.
C'est à cause de cette popularité que le genre mélodramatique
fut méprisé. Touchant un public très large et hétérogène,
le mélodrame se base sur des conflits simples oscillant entre
le bien et le mal.
Le mot "mélodrame", peut être vu comme un monstre à
deux têtes. Mais cette vision se modifie lorsqu'on considère
que l'affectivité est aussi une forme culturelle. C'est dans
ce cheminement de pensée que le mélodrame apparaît
comme un modèle de représentation, qui fonctionne à
la façon des processus historiques et culturels, comme une toile
d'araignée.
Lorsqu' apparaît le cinéma parlant en Amérique latine,
on assiste, avec l'utilisation des stéréotypes et de la
musique populaire, à la mise en place immédiate d'un système
de références auquel le public, en grande partie analphabète
ou semi-analphabète, s'identifie totalement. Les immigrants ruraux,
témoins des prémices de l'urbanisation, voient dans le
mélodrame, un moyen de comprendre le monde moderne. En ce sens,
le mélodrame cinématographique fut l'école sentimentale
de plusieurs générations.
"...Tu serais si bien ici, à aider ton père. Pourquoi
aller à Buenos Aires, si loin..." dit une mère à
son fils, avant qu'il ne parte pour la capitale dans "Safo, histoire
d'une passion". On trouve ici, de façon très explicite,
une des clefs de l'histoire argentine : l'exode rural.
"...Attaché au souvenir, je continue de l'attendre..." chante
Tita Merela dans "La fuite". L'attente est présentée comme
étant une vertu féminine par excellence, et ce, pendant
les premières décennies du cinéma parlant. Si on
transpose cette vertu au mélodrame argentin, l'action se situera
dans un cabaret portuaire avec le tango en musique de fond. A la fin
de "Chèvrefeuille", Libertad Lamarque chante, en gros plan, l'Ave
Maria de Schubert. Autour de sa tête, les fleurs blanches lui
donnent un air de vierge souffrante.
La dévouée Blanca -prénom lié à la
chasteté- chante alors que sa soeur se marie avec l'homme qu'elle
aime. La résignation, comme image de l'amour, est une autre vertu
féminine : cette scène en est l'illustration parfaite.
Dans "L'hermine noire", Laura Hidalgo descend le grand escalier de sa
demeure, dans un plan d'ensemble. Elle donne des ordres à ses
domestiques tout en médisant sur les invités de la soirée
précédente. Le "statut social" de cette femme imposante
qui descend le grand escalier de son formidable "living" est immédiatement
reconnu par le public, qui a rapidement pris connaissance des codes
établis dans et par le mélodrame.
On peut remarquer que le mélodrame réunit les espaces
divisés par la culture. Ainsi, le mélodrame argentin des
années 30, 40 et 50 fait figure d'allégorie nationale.
Par ailleurs, il contribua à élaborer une image qui, pour
le spectateur, fait référence à son propre univers
familial : ses "idoles" parlent, s'expriment comme lui et ont les mêmes
préoccupations que lui. C'est dans cette perspective que l'on
peut considérer que le mélodrame est une métaphore
de l'histoire nationale ; les 30 premières années du cinéma
parlant argentin illustrent bien cette idée.
Silvia Oroz