LES FILMS DE SABRE
DE HONG KONG
( Programme du 23ème Festival des 3 Continents, Novembre 2001)
Au cours des vingt
deux éditions précédentes, le Festival des 3 Continents
a préféré privilégier les auteurs, acteurs,
actrices, à travers des hommages ou bien à l'occasion
de rétrospectives consacrées à des pays, plutôt
que les genres cinématographiques. Néanmoins, quelques
exceptions ont été faites : en 1986, "Désir
et érotisme dans le cinéma japonais : roman porno";
en 1987, "Films indiens de musique et de danse" ; en 1992,
"Vingt ans de rumberas, Mexique" ; en 1994, "Les Chanchadas,
Mexique" et enfin, en 1996, "Les mélodrames argentins".
2001 consacrera un genre qui est le fleuron du cinéma de Hong
Kong : les films de sabre ou Wu (Martial) Xia (Chevalerie) Pian (Film)
Le désir
de réaliser ce programme remonte au début des années
quatre-vingt. Lors d'un premier voyage à Hong Kong en 1980, il,
m'avait été donné de voir sur grand écran
"Come Drink With Me" de King Hu. J'avais été
complètement ébloui par ce film et j'en avais gardé
un souvenir tellement fort que j'ai toujours eu l'intention de projeter
ce film. Cela n'a jamais pu se faire, bien que nous l'ayons inscrit
une année dans notre programme, "Hommage aux réalisateurs"
(1988), lorsque King Hu, qui était venu à Nantes, l'avait
choisi comme son film préféré ; malheureusement
je n'avais pas pu obtenir l'autorisation des producteurs, en l'occurrence
les Shaw Brothers. La découverte de ce film m'avait ouvert les
yeux sur un genre que je connaissais mal, le Wu Xia Pian, proche des
films de cape et d'épée pour nous. Ensuite, j'ai eu le
plaisir de découvrir d'autres films enthousiasmants, notamment
"Touch of Zen" de King Hu, interprété par la
talentueuse Hsu Feng, devenue par la suite une proche du Festival.
Une autre raison m'a incité à vouloir présenter
ce programme, c'est le succès du film de Ang Lee "Tigres
et dragons". Pourquoi, soudainement le monde entier découvrait
un film de Wu Xia Pian, lui réservant l'accueil que l'on sait,
alors que dès les années soixante, le public chinois voyait
sur ses écrans de nombreux chefs d'&brkbar;uvres du genre, principalement
produits par les Shaw Brothers. Ce programme ne comprend pas tous les
films que j'aurais souhaité presenter comme : "Come Drink
With Me", "The Sentimental Swordsman", "The Magic
Blade", "Intimate Confessions of a Chinese Concubine",
"Killer Constable" etcÉ, les Shaw Brothers n'ayant pas souhaité
présenter ces films. Par contre, ils ont pu mettre à ma
disposition les premiers films de Chang Cheh, inédits en France.
J'espère que ce programme permettra à un large public
de découvrir un genre (les films de sabre, à ne pas confondre
avec les films de Kung Fu (combats à mains nues) rendu populaires
par Bruce Lee et Jacky Chan) et aux amateurs éclairés
et ils sont nombreux de voir enfin des films mythiques qu'ils
n'ont jamais pu voir et aussi de rencontrer deux des acteurs les plus
célèbres de ce genre : Cheng Pei Pei et Wang Yu et de
partager le plaisir que j'ai eu à voir ces films.
Alain Jalladeau
Jiang Hu, Chevaliers
et Brigands de la Chine ancienne
Alors qu'il effectuait
en juillet 2000 sa tournée promotionnelle pour la sortie de Rush
Hour 2, Jackie Chan se trouvait systématiquement questionné
sur l'incroyable carrière du film d'Ang Lee, Crouching Tiger
Hidden Dragon. "Je suis bien sûr très content du succès
d'Ang Lee aux USA et en Europe. Mais en Asie, on a un peu de mal a comprendre
ce phénomène puisque ce genre de film passe en boucle
nuit et jour sur toutes nos chaînes câblées. Nous
faisons des Wuxia Pian depuis des décennies, et j'ai moi-même
fait mes débuts de cascadeur en 1966 sur le film de King Hu Come
Drink With Me." L'étonnement de Jackie Chan est compréhensible.
Le "film de combat chevaleresque" (traduction littérale
de Wu Xia Pian) fait effectivement partie du patrimoine commun de tous
les chinois n'ayant pas connu la révolution culturelle. Mais
s'il n'a rien d'exotique pour les spectateurs de Hong Kong, le film
d'Ang Lee, présente au moins un atout majeur pour les cinéphiles
amateurs de réflexion sur le genre: à travers les personnages
incarnés par Michelle Yeoh et Chow Yun-fat, Crouching Tiger remet
sur le devant de la scène les "Biao Shi", ces authentiques
"agents de sécurité" escortant les convois que
la littérature puis le cinéma ont transformé en
preux chevaliers redresseurs de tort.
Dans The Red River
et The Tall Men (1955), Howard Hawks et Raoul Walsh redonnent aux cow-boys
leur véritable profession, celle de gardiens et de conducteurs
de troupeaux. La superbe Louise Brooks fit en 1938 ses adieux au cinéma
en tournant au côté de John Wayne dans un western de la
Republic intitulé Overland Stage Raiders : "Les trois cents
dollars de cachet dont j'avais grandement besoin ne me consolaient guère
de l'idée d'avoir à faire un western hollywoodien, genre
qui me paraissait scandaleux par son manque de concordance avec la réalité
historique". John Brooks, le grand-père de Louise avait
réellement participé à la conquête de l'ouest,
et il avait dépeint à sa petite fille les cow-boys du
Texas sous les traits de brutes alcooliques et violentes, à peine
moins dangereuses que les bandes de hors la loi. "Nourrie de cette
histoire authentique, je ne pouvais évidement pas adhérer
à l'image hollywoodienne du cow-boy, héros romanesque".
Ce qui n'empêcha pas Louise de succomber hors caméras au
charme du "Duke". "J'étais pour la première
fois en présence d'un prince fait pour régner". Dans
le Chine médiévale, le décalage fut à peu
près équivalant entre les véritables Biao Shi et
les preux chevaliers errants magnifiés dans les fictions littéraires
telles que Au Bord de l'Eau, le roman épique du xiii ème
siècle qui fonda les canons du genre.
Héros ou
Mercenaires ?
Les premiers chevaliers
errants historiques apparaissent dans les Annales du Printemps et de
l'Automne (775-475 av. JC) puis dans la période des Royaumes
Combattants (475-221 av. JC). Les incessantes guerres féodales
laissent régulièrement sur les routes des hordes de mercenaires
devenant incontrôlables en temps de paix. Les commerçants
des grandes cités font construire des manufactures qui fournissent
à bas prix les objets usuels autrefois fabriqués par les
artisans des campagnes et des petites villes. Cette "globalisation"
avant la lettre ruine nombre de familles modestes qui viennent grossir
les rangs des routiers enragés. Cette situation aboutit à
la création de grandes corporations de brigands à peine
moins structurées que l'administration impériale. Si ces
brigands ne dédaignent pas, de temps à autre, piller un
pauvre village de paysans, leur cible favorite reste cependant les imposantes
caravanes commerciales reliant les grandes cités de l'empire.
La police et l'armée sont incapables de faire face. Les commerçants
constituent donc à prix d'or leurs propres milices, composées
par les fameux Biao Shi. Et naturellement, ces mercenaires s'avèrent
à peine moins dangereux que les brigands qu'ils sont censés
combattre. Tout ces maîtres d'armes vivent dans un monde sauvage
- équivalant du Wild West - appelé "Jiang Hu",
le monde des rivières et lacs, désignant les no man's
land ruraux, côtiers ou montagnards échappant au contrôle
du pouvoir central.
La plupart des
Biao Shi passaient des accords financiers avec les bandits ravageant
les régions traversées par les caravanes qu'ils étaient
chargés d'escorter. De telles pratiques contribuaient naturellement
à brouiller les frontières morales entre les hors-la-loi
et les défenseurs de l'ordre. Les négociations, les bannières
et les mots de passe revêtaient ainsi une importance toute particulière
afin de remettre un semblant d'ordre dans toute cette confusion. Cependant,
une minorité de Biao Shi ne comptaient que sur leur habileté
à l'épée pour garantir la sécurité
des convois qu'ils escortaient. Pour ces gens-là, la réputation
martiale représentait le c&brkbar;ur de leur existence. Les meilleurs
escrimeurs, ceux qui avaient remporté le plus de défis,
étaient ceux qui se voyaient confier les charges les plus rémunératrices
et qui en outre, courraient le moins de chances de se faire attaquer.
Le cinéma Wuxia regorge ainsi, sans que le spectateur occidental
en comprenne toujours l'enjeu, de combats engagés pour une simple
question de réputation, tel que celui qui ouvre The New One Armed
Swordsman.
Le genre de tous
les excès
Ces sources historiques
s'avèrent ainsi fort éloignées de ce monde mythique
des nobles chevaliers chinois régulièrement évoqué
par John Woo dans ses entretiens avec les journalistes occidentaux.
Mais, outre l'exemple du western, il faut se rappeler que le monde des
samouraïs au Japon et celui des chevaliers de l'Europe médiévale
ont connu un semblable processus de glorification travestissant bien
des réalités historiques. Mais foin des considérations
pédagogiques. Ce qui plaît dans le Wuxia Pian, ce n'est
pas son arrière plan historique, mais c'est le style flamboyant
de ses récits, sa violence décalée, l'extraordinaire
vibration des corps, des âmes et des armes. On n'y compte pas
les amants déchirés, les amitiés trahies, les membres
arrachés, les geysers de sang, les combats à vingt contre
un. Fétichiste, racoleur et outrancier, le film de sabre chinois
est le genre de tous les excès. L'horreur la plus sanguinolente
et le fantastique le plus échevelé y côtoient le
sentimentalisme le plus désuet, le mélodrame le plus déchirant.
Si les excès graphiques ne caractérisent guère
le style intériorisé de King Hu dans Dragon Gate Inn,
les débordements constituent la matière même du
cinéma de Chang Cheh dans One Armed Swordsman, Golden Swalow
tour comme dans ses films de Kung Fu ultérieurs. Cette flamboyance
visuelle totalement baroque continue de nourrir les films américains
de John Woo, aussi bien les grands tels que Face/Off que les petits
tels que Hard Target ou MI2. Les exploits - et les malheurs - de héros
plus grands que nature ont toujours été au centre de toutes
les traditions épiques de l'humanité, et il n'y avait
aucune raison que le cinéma chinois échappe à une
telle fascination décalée pour sa propre histoire pluri-millénaire.
Petite histoire
du Wuxia Pian
Les hostilités
ont commencé à Shanghai en 1921 par la fondation de la
compagnie Mingxing, par le réalisateur Zhang Shichuan. À
cette époque le public chinois ne jure que par le cinéma
américain. Et plus particulièrement par Le Voleur de Bagdad
de Raoul Walsh (1925) où Douglas Fairbanks développe son
personnage de bretteur bondissant, précédemment créé
pour La Signe de Zorro et Les Trois Mousquetaires. On ouvre les vieux
livres comme le mythique roman Au Bord de L'Eau où l'on raconte
comment des bandits d'honneur, les chevaliers aux 108 étoiles,
se sont réfugiés dans les montagnes bordées de
marécages de Lian Shang Po pour mener leurs raids vengeurs contre
les mandarins corrompus de la cour des empereurs Song. Les jeunes intellectuels
chinois, tout comme les homologues japonais de la même époque,
admirent Walter Scott, Victor Hugo et Alexandre Dumas. Ils vont eux
aussi se plonger dans l'histoire de leur pays pour faire vibrer leurs
contemporains. Leurs récits Wuxia vont paraître en feuilleton
dans les grands quotidiens de Shanghai, puis de la Chine entière.
Les lecteurs veulent bien-sûr retrouver leurs héros sur
grand écran. Et c'est naturellement le texte majeur du genre,
Au Bord de L'Eau qui sera adapté dès 1923 par la Mingxing.
Suivirent ensuite The Thief In The Wagon, The Story of the Flying Sword,
Three Swordsmen, Loving Hero, et surtout, Tale of the West Chamber tiré
d'un texte du dramaturge Wang Shifu (xivème siècle) où
l'on raconte comment la jeune Hongniang et ses deux compagnons Zhang
Sheng et Yingying se révoltèrent contre l'ordre féodal.
Et The Heroine in Red qui présenta un personnage d'escrimeuse
particulièrement redoutable. Fait important : tous les films
shanghaiens (toute la production chinoise étant jusqu'en 1937
concentrée dans cette seule cité) d'arts martiaux des
années 20 reposent sur des récits chevaleresques basés
sur les exploits d'escrimeurs vivants sous d'anciennes dynasties (généralement
Song et Ming). La grande affaire de l'année 1928, ce fut bien
sur le mythique Burning of the Red Lotus Monastery inspiré du
roman feuilleton populaire Legend of the Stranges Heroes. Près
de 250 films d'arts martiaux présentant des escrimeurs chevaleresques
furent produits au cours de cette période par une cinquantaine
de compagnies de Shanghai. Le seuil de saturation avait été
dépassé. Les écrivains proches du parti communiste
arrivent en douceur dans les studios, profitant de l'overdose de chevaliers
volants et d'épées magiques. Ils imposèrent à
l'avènement du parlant, un nouveau courant cinématographique
à base de comédies urbaines et de mélodrames sociaux,
proche du cinéma hollywoodien et du réalisme poétique
français.
Le Wuxia Pian ne
réapparaît à Hong Kong qu'en 1949, au travers de
récits inspirés du folklore cantonnais notoirement moins
favorables aux héroïnes que les romans chevaleresques issus
de la tradition de l'Opéra de Pékin. Ce n'est qu'au début
des années 1960, lorsque le cinéma cantonnais sera supplanté
pour une bonne décennie par les films mandarins, que les femmes
d'épée retrouveront le devant de la scène. Plusieurs
réalisateurs donnèrent le premier rôle à
des héroïnes chevaleresques dans des histoires certes passionnantes,
mais dont l'impact était souvent amoindri par la fadeur des scènes
de combat. Chang Cheh va considérablement faire évoluer
l'image des combats à l'épée avec son film Tiger
Boy (1965) interprété par Wang Yu. Sous l'inspiration
des films de Kurosawa et des chambaras de la Daiei, les cadrages deviennent
plus précis, le montage plus nerveux et la violence, sans renoncer
à la grâce issue de la tradition scénique de l'Opéra,
devient plus physique. Mais c'est bien sûr à King Hu que
l'on va devoir la mise en gloire des reines de l'épée
: Quatre des cinq plus grandes stars féminines de l'époque
vont en effet être magnifiées par sa caméra : Cheng
Pei-pei, Shang-kuan Ling-fung, Hsu Feng et Angela Mao. Les films construits
autour de la personnalité d'une femme combattante, si l'on excepte
les variations sur le mythe particulier de Jeanne d'Arc, sont quasi
inexistants dans le cinéma occidental. Elsa Martinelli ferraillant
aux côtés de Jean Marais dans Le Capitan (1964), et Jean
Peters menant l'abordage dans le rôle titre du magnifique Ann
of the Indies (1959) font figures d'exceptions. Il n'en va pas de même
dans le Wuxia Pian qui fait la part belle aux héroïnes combattantes.
Le visage impénétrable, le regard fixe, l'Hirondelle d'Or
fait face, l'épée à la main, aux hommes du Tigre.
Sur le parvis du temple, dans le fracas des lames, l'Hirondelle d'Or
va faire triompher le bien et la justice. L'Hirondelle d'Or, c'est Cheng
Pei-pei, l'héroïne du dyptique Come drink with me et Golden
Swallow, la reine du cinéma de cape et d'épée de
Hong Kong, que tout les afficionados connaissent sous l'apparence spectrale
de la belle vengeresse vêtue de blanc du chef d'oeuvre de Ho Meng-hua
Lady Hermit..
À partir
de 1972, Bruce Lee et ses successeurs vont à nouveau renvoyer
les chevaliers errants dans les limbes du box-office. Malgré
les efforts méritoires de Chu Yuan, de Patrick Tam, de John Woo
et - déjà - de Tsui Hark, le genre ne réussi pas
à retrouver un second souffle commercial au cours de la période
1972-1985. C'est le triomphe international en 1986 de Chinese Ghost
Story qui relance la machine. Une machine qui va tourner à plein
régime jusqu'en 1995. Mais cette fois, le tout venant de la production
sera plus proche du décervelage épileptique propre aux
jeux vidéos que de la beauté flamboyante des chefs-d'&brkbar;uvre
de la période 1966-1971. C'est à nouveau Tsui Hark qui
donne le mot de la fin en 1996 avec le sidérant et révolutionnaire
The Blade, remake avoué des meilleurs Wuxia Pian de Chang Cheh.
Christophe Champclaux