RETROSPECTIVE DU
CINEMA TAIWANAIS
(Programme du 15ème Festival des 3 Continents, Novembre 1993)
LE CINEMA DE TAIWAN
: OBSERVATIONS ET PROPOSITIONS
Le cinéma
qui se produit à Taiwan est-il du "cinéma taiwanais"
ou du "cinéma chinois" ? La question semblera abstraite
mais elle est probablement une question de fond. Le cinéma de
Taiwan est bien sûr du "cinéma taiwanais" mais
la majorité des Taiwanais persiste à croire qu'il s'agit
du cinéma chinois, ou du moins d'une "sorte" de cinéma
chinois. Pour appréhender le complexe problème Chine/Taiwan
il faudrait avant tout étudier à fond l'histoire, l'idéologie,
et la politique réelles des deux pays; mon propos ne sera pas
ici de me lancer dans ce difficile débat mais de partir de cette
réalité controversée pour expliquer son influence
ou sa possible influence sur le cinéma de Taiwan.
La qualification géographique d'une cinématographie est
un problème secondaire qui semble n'avoir aucun rapport avec
ce que sont créer des films et voir des films, mais l'expérience
singulière de Taiwan montre que les espoirs que les critiques
et la fraction la plus exigeante du public placent dans le cinéma
de Taiwan et ceux que les cinéastes nourrissent pour les films
qu'ils produisent, sont indissociables du problème confus de
l'identification par rapport à la Chine/à Taiwan. Depuis
plus de trente ans, nous ne parlons que du caractère chinois,
de l'esthétique chinoise, et jamais du caractère taiwanais
ni de l'esthétique taiwanaise. Le problème aurait sans
doute été de solution facile si la Taiwan d'il y a trente
ans avait été qu'un désert sans histoire ni culture
ni propres, sans même une nombreuse population d'origine.
Mais aujourd'hui encore personne n'est en mesure d'affirmer que Taiwan
a été sinisée après 45-49 ou au contraire
que les Chinois installés à Taiwan après cette
date ont été Taiwanisés. La culture de Taiwan a
bien entendu toujours été un rameau de la culture chinoise,
et il en sera certainement ainsi à l'avenir. Mais le fait est
qu'après une aussi longue période de séparation,
les modes d'expression taiwanais n'ont pu que s'éloigner de plus
en plus du continent. C'est sans doute dans le cinéma que ce
paradoxe, fait d'une constante nostalgie et d'un sentiment croissant
d'éloignement, se manifeste le plus clairement. Ainsi par exemple,
le public taiwanais peut-il très facilement identifier les personnages,
situations et péripéties du film de Xie Jing, mais les
gestes, les voix, en d'autres termes ce qui constitue l' "être
chinois" de ce film deviendront pour le public (et le cinéastes)
de Taiwan un autre désiré mais impossible. Ce qui appelle
simultanément deux observations :
Tout un groupe de réalisateurs ou scénaristes ayant travaillé
à Taiwan ces vingt dernières années et qui y sont
devenus célèbres, est constitué de ce qu'on appelle
des "étrangers" (Ndt: Waisheng ren, mot à mot
: originaires d'autres provinces c'est-à-dire des gens qui n'habitaient
pas à Taiwan avant la deuxième guerre mondiale et dont
la langue maternelle n'est pas la langue du Fujian. Le ressort créatif
de ces cinéastes est généralement leur expérience
et leur connaissance de la Chine; leurs films sont pratiquement tous
en mandarin. Bien que cette orientation coïncide avec l'idéologie
du pouvoir, elle fait en sorte, par ailleurs, que le travail cinématographique
reste très loin de la réalité taiwanaise. Parmi
ces cinéastes, Hu Jinquan se dédouane par le style, Li
Hanxiang retourne aux décors de studios de films historiques
de Hong Kong, tandis que les autres ne peuvent que contempler impuissants
la "vieille Chine" qu'ils tiennent entre leurs mains se réduire,
se raréfier et devenir de moins en moins attirante.
Tragique ironie:
s'il est prouvé que la tendance à la seule "sinisation"
s'avère peu saine, il n'est pas si simple de retrouver le chemin
du "cinéma taiwanais" En raison de l'influence, pendant
de longues années, d'une situation politique délicate
et de la stratégie officielle taiwanaise, bien que chacun se
situe dans la dialectique Chine/Taiwan, peu nombreux sont ceux qui peuvent
s'auto-interroger en toute conscience sur ce problème. Si le
"cinéma chinois" est l'Autre impossible, le "cinéma
taiwanais" est, lui, l'Autre perdu.
Si on compare les chiffres de la production de films de fiction et ceux
de la fréquentation, Taiwan apparaît comme un pays où
l'industrie cinématographique est extrêmement vivace. D'après
les statistiques de l'UNESCO, en 1966 Taiwan a produit 257 films de
fiction (ce qui la plaçait au 3ème rang mondial derrière
le Japon et l'Inde), pour 734 salles. Ces chiffres sont d'autant plus
frappants si on fait le rapprochement avec la population à l'époque
(14 millions d'habitants) et avec le fait que la Taiwan était
alors dans une phase de décollage économique. Si la quantité
de films produits prouve que les Taiwanais aiment le cinéma,
elle ne garantit en rien la qualité de ces mêmes films.
En réalité, c'est sans doute justement cette quantité
extraordinaire de production et de consommation qui fait que l'industrie
cinématographique taiwanaise est toujours en proie à l'opportunisme
et à la spéculation à courte vue. En toutes ces
années et parmi tant de films, on trouvera sans doute à
peine une douzaine d'oeuvres dignes de ce nom. Taiwan n'a pas dans l'ensemble
de culture cinématographique au sens plein. Il en était
ainsi dans les année soixante, il en a été de même
dans les années soixante-dix.
La médiocrité des produits taiwanais, l'attirance du public
pour les films étrangers (et surtout pour les productions hollywoodiennes)
et l'influence de la télévision sont des facteurs importants
de la diminution soudaine, dans la deuxième moitié des
années soixante, de la production cinématographique taiwanaise.
Sous la poussée du cinéma de Hong Kong dans son emballage
nouveau, avec le déferlement des vidéocassettes, le cinéma
taiwanais est peu à peu descendu à son niveau le plus
bas du point de vue de la quantité comme de la qualité.
Il est de fait que ces dernières années le cinéma
de Hong Kong a accompli des progrès considérables dans
le domaine du renouvellement des genres (ex. la comédie "Kongfu"),
de la qualité des films et de leur distribution commerciale.
Ces progrès ont fait que les professionnels taiwanais se sont
trouvés distancés dans leur capacité à créer
du "spectacle", si bien que les productions taiwanaises non
seulement ont perdu une bonne part de leur public local mais ont aussi
notablement reculé sur les marchés chinois d'outremer
(Asie du Sud-Est et continent nord-américain). Si on la compare
avec la menace que représente la vidéocassette pour le
cinéma taiwanais dans les année 80 , la télévision
et son expansion à partir des années 60, ne sont que des
éléments secondaires. Les négligences du gouvernement
dans le domaine du copyright et du droit d'auteur ont fait qu'en une
nuit les rues de Taiwan se sont emplies de vidéoclubs de toutes
sortes, légaux et illégaux, qui louent à bas prix
(entre la moitié et le quart d'une place de cinéma), tous
types de films taiwanais, japonais, américains. Bas prix mis
à part, le public taiwanais a découvert que la vidéocassette
lui permettait de choisir à tout moment et n'importe où
les films dont il pouvait avoir envie, mais surtout que ces programmes
ne devaient pas nécessairement passer par la censure. Ce dernier
point est en fait déterminant dans la signification qu'a revêtue
à Taiwan l'apparition de la vidéocassette, il a directement
transformé les goûts et intérêts du public,
et indirectement obligé le gouvernement taiwanais à réviser
ses trop sévères mesures de censure. La circulation des
vidéocassettes est soudain devenue "la zone libérée"
des medias taiwanais.
En 1982, le CMPC
(Zhongyang dianying gongsi = Compagnie cinématographique centrale)
gouvernamental , dans le cadre de sa politique de renouvellement et
de recherche de talents nouveaux, rassembla les peu abondants capitaux
nécessaires pour faire réaliser à 4 jeunes (dont
aucun n'avait auparavant fait de film commercial) les 4 parties d'environ
20 minutes chacune) d'un film à sketches, "Guangyin de gushi"
(In our time). Dans la mesure où ce film brisait quelques uns
des vieux carcans du cinéma taiwanais (par ex. par le recours
à des acteurs qui n'étaient pas des locomotives du box
office, la post-synchronisation par les acteurs eux mêmes, un
certain prosaïsme dramatique) il obtint un certain soutien de la
part de l'opinion publique. Plus important encore, ce ne fut en aucun
cas un échec commercial.
Début 83, la Compagnie Wan nian qing (Evergreen) fondée
par un groupe de jeunes scénaristes, réalisateurs, opérateurs
etc. travaillant depuis longtemps dans le cinéma de façon
tout à fait anonyme, produit le film "Xiao bi de gushi"
(Growing up) d'après une nouvelle. Le film était bien
plus sophistiqué que les films populaires (tongsu ju) habituels
sur le plan de la création ; bien que le film n'ait ni star ni
"happy ending" il attira un énorme public et devint
la "bête curieuse" de cette période de reflux
du cinéma taiwanais. Peu après, à la suite du succès
de l'expérience "In our time", le CMPC fit à
nouveau travailler 3 jeunes sur un autre film à sketches "Erzi
de da wan'ou" (The Sandwich Man). Le film rompait avec certaines
conceptions traditionnelles du cinéma, mais surtout le sujet
lui-même brisait certains interdits politiques, ce qui déclencha
une bataille pour la liberté d'expression et contre la censure
dans le domaine cinématographique. Par la suite, le plus apprécié
des 4 jeunes réalisateurs de "In our time" Edward Yang,
acheva son premier long métrage de fiction "Haitan de Yitian"
(That day on the beach). Dans les 6 derniers mois de la même année,
les 3 réalisateurs de "The Sandwich Man" réalisèrent
successivement leurs premiers longs métrages: "feng guilai
de ren" (Those youthful days) de Hou Hsia Hsien, "You ma cai
zai " (Ah Fei) de Wan Ren, et "Wu li de xiao sheng" (Nature
is quite beautiful de Zeng Zhuangxiang. C'est à ce moment que
les médias et certains critiques commencèrent prudemment
à employer l'expression "nouveau cinéma taiwanais".