REGARDS SUR LE CINÉMA
SUD-AFRICAIN
Histoire du cinéma
sud-africain - suite -
Au milieu des années
1980, le cinéma sud-africain subit une nouvelle fragmentation.
Grâce à de substantielles réductions fiscales qui
rendirent très attractif l'investissement dans la production
de films, l'industrie du cinéma commercial connut un véritable
boom. Plusieurs centaines de films furent réalisés, pour
la plupart de mauvaises imitations de films de genre issus des Etats-Unis.
La majorité de ces films, faits dans le seul but d'obtenir des
réductions d'impôts, n'évoquaient aucune réalité
socio-politique ou culture nationale. A la fin des années 1980,
ce système de réductions fiscales s'effondra et les subventions
furent finalement supprimées en 1995.
L'histoire de la distribution cinématographique en Afrique du
Sud est tristement marquée par le racisme et la ségrégation.
Ce n'est qu'en 1985 que les distributeurs sont parvenus à supprimer
la ségrégation dans quelques cinémas. Pour la première
fois, l'existence et l'importance de la majorité des Sud-Africains,
privés à la fois socialement et économiquement
de la possibilité d'aller au cinéma, étaient reconnues.
Ster-Kinekor, Nu Metro et United International Pictures (U.I.P.) contrôlent
la distribution des films en Afrique du Sud. A côté de
ces trois géants, les cinémas indépendants proposent
essentiellement des films en seconde exclusivité (après
leur exploitation dans les trois grands réseaux), où l'on
peut voir deux films pour le prix d'un. Il y avait, dans les années
1990, environ 202 salles de cinéma indépendantes, dont
certaines étaient sur le point de fermer. Le cinéma indépendant
des années 1980, hostile à l'apartheid et bien reçu
à l'étranger, fut principalement distribué dans
ces salles indépendantes. Celles-ci ne pouvaient toutefois prétendre
aux subventions d'Etat relatives aux recettes. Les auteurs de films
hostiles à l'apartheid virent rarement leurs &brkbar;uvres diffusées
par les grands réseaux de distribution. Ce sont les films américains
qui dominèrent les grands circuits. Des films comme "Jobman",
"Mapantsula", "Windprints", "On the Wire"
et plusieurs autres exemples du renouveau du cinéma indépendant
des années 1980 furent à peine vus par la majorité
des Sud-Africains. Cet aspect de la production cinématographique
nationale s'est trouvé confiné à l'exportation,
alors qu'il traitait de la vie quotidienne des Noirs du pays.
A la fin des années 1970 et au début des années
1980, un groupe de producteurs de cinéma et de vidéo non
affiliés aux sociétés ayant pignon sur rue dans
le cinéma commercial réalisèrent des films sur
la réalité de la majorité des Sud-Africains. La
plupart de ces films furent montrés dans des festivals, des universités,
des salles paroissiales, des permanences syndicales et chez les particuliers
intéressés. Ces &brkbar;uvres connurent des problèmes
de censure lors de l'état d'urgence décrété
au milieu des années 1980. Ces films à petit budget étaient
financés par les producteurs eux-mêmes, par des organisations
de gauche ou grâce au système de réductions fiscales
des années 1980. Ils étaient essentiellement dûs
à deux mouvements qui virent le jour simultanément : des
étudiants blancs opposés à l'apartheid et des travailleurs
noirs désireux de voir l'imagerie indigène servir la description
de la réalité sud-africaine, afin de bénéficier
d'un mode d'expression et d'un espace dans la production nationale.
Ce remarquable processus de communication interculturelle donna naissance
à un mouvement de masse rassemblant ouvriers, étudiants
et membres d'organisations de jeunes, sportives et religieuses qui s'unirent
dans leur opposition à l'apartheid. La production de documents
audiovisuels Ñ forme de communication qui nécessite des qualifications
spécifiques et des fonds dont ne disposait pas forcément
la classe ouvrière noire Ñ montre à quel point ce processus
se mettait en place. Il s'ensuivit, en septembre 1988, la création
de la Film and Allied Workers Organisation (F.A.W.O.), organisation
des employés du cinéma et assimilés. L'un des buts
de la F.A.W.O. fut de rassembler tous les cinéastes d'Afrique
du Sud pour l'avènement d'une société démocratique.
Outre de nombreux documentaires, des vidéos d'information générale
et l'apparition de la production de courts métrages et de films
d'animation, des longs métrages tels que "Mapantsula"
marquèrent les débuts d'un nouveau cinéma sud-africain
critique. C'est ce que j'appelle le mouvement cinématographique
alternatif des années 1980. Il est évident que ce nouveau
cinéma s'appuie sur des éléments audiovisuels reflétant
la réalité de la majorité noire. Il constitue un
aspect solide de notre cinématographie nationale. C'est de ces
films que proviennent les symboles d'un cinéma national, plutôt
que des déviations produites par le cinéma afrikaner,
l'industrie du cinéma bantou et les films réalisés
pour des raisons fiscales dans les années 1980.
Ces longs métrages se caractérisent par trois éléments
principaux :
- ils furent produits grâce à des coproductions ou avec
l'aide solidaire de sympathisants étrangers progressistes;
- des Sud-Africains participèrent de manière significative
à tous (ou presque tous) les niveaux de production, contrairement
aux films hollywoodiens sur l'apartheid;
- la distribution et l'exploitation de ces films, notamment les vidéos
d'information générale et les documentaires sur les méfaits
de l'apartheid, furent particulièrement problématiques.
Ainsi, l'interdiction qui pesait sur "Mapantsula" et "The
Stick" n'a été levée qu'après 1990
et "Jobman" n'a toujours pas été distribué
commercialement dans notre pays. La plupart de ces films ont été
projetés dans des salles de cinéma improvisées
(salles municipales et paroissiales dans les townships), dans certains
festivals de cinéma et même chez des particuliers.
On peut considérer ces films comme des &brkbar;uvres progressistes,
car ils font tous preuve d'une critique ouverte de l'apartheid, dans
un contexte historique ("Fiela se Kind", "Jobman")
ou plus contemporain (l'Afrique du Sud des années 1980 de "Mapantsula").
Ils traitent de la vie quotidienne et de la lutte du peuple dans un
pays en développement et sont essentiellement associés
aux mouvements de libération combattant pour une Afrique du Sud
non raciale.
"Mapantsula" est un exemple de film anti-apartheid, expression
d'une résistance qui trouve son écho dans la culture et
la mémoire de la majorité des Sud-Africains. Jusqu'à
1990, l'évocation des conditions de vie dans les townships était
strictement censurée et absente des médias. Les mécanismes
de la loi sur le contrôle des publications (Publication Control
Act), combinés à l'état d'urgence et aux réglementations
afférentes, constituaient deux des moyens les plus flagrants
d'imposer ce silence des médias. Les longs métrages que
sont "Mapantsula", "Jobman" et "On the Wire"
sont intervenus de manière critique et nécessaire dans
la représentation d'une réalité habituellement
absente des écrans sud-africains. Ces films, de même que
le court métrage "Come See the Bioscope", tentent de
recouvrer la mémoire populaire. Ils abordent des événements
dont furent commodément exempts les livres d'histoire sud-africains
officiels ou, dans un contexte contemporain, les journaux télévisés
de la télévision nationale. Ils sont donc devenus les
gardiens de la mémoire populaire dans le processus socio-politique
de notre pays.