REGARDS SUR LE CINÉMA
SUD-AFRICAIN
Histoire du cinéma
sud-africain
Le premier kinétoscope
d'Afrique du Sud est arrivé à Johannesburg en 1895, six
ans seulement après sa présentation à New York.
C'est sous la forme de bioscopes itinérants que le cinéma
fit son apparition progressive en Afrique du Sud de 1895 à 1909.
Aucun film d'importance ne fut montré jusqu'à 1910. Lors
des premières représentations influencées par le
music-hall, le cinéma n'était qu'une attraction parmi
d'autres et c'est l'utilisation des films sous la forme de vulgaires
spectacles de foire qui valut aux cinémas leur célébrité,
la respectabilité ne venant qu'avec l'apparition des bandes d'actualités
durant la guerre des Boers.
La première salle de cinéma permanente fut construite
en 1909 par Electric Theatres Limited à Durban. Au cours des
cinq années suivantes, plusieurs sociétés de distribution
cinématographique édifièrent des cinémas
dans toute l'Afrique du Sud. En 1913, Isodore Schlesinger, né
à New York, regroupa les différents distributeurs sous
le contrôle de sa société, l'African Films. Il fixa
les règles de l'industrie cinématographique nationale
pour les 43 années à venir par le biais d'un monopole
qui distribuait des films essentiellement américains. Des épopées
calquées sur les films américains, notamment les récits
épiques de D.W. Griffith, furent produites en Afrique du Sud
par l'African Consolidated Films de Schlesinger. On peut citer par exemple
"De Voortrekkers", "King Solomon's Mines" et "Allan
Quartermain". Ces films sont pétris de stéréotypes
raciaux à l'égard des Sud-Africains noirs et font l'objet
d'un ouvrage publié récemment par Peter Davis et intitulé
In Darkest Hollywood (1996).
Plus de 1 350 longs métrages sud-africains avaient été
réalisés depuis 1910. 43 films de bonne qualité
technique furent tournés entre 1916 et 1922 par la société
de Schlesinger. Ce dernier se révéla néanmoins
incapable de prendre pied tant sur le marché britannique qu'américain
pour la projection de films sud-africains.
Trente ans de tranquillité furent brisés dans les années
1950 par Jamie Uys qui parvint à attirer des capitaux principalement
afrikaners pour la production indépendante. Il contribua à
persuader le gouvernement d'attribuer des subventions pour la production
cinématographique nationale. Cette mesure mena indirectement
au morcellement de notre industrie du cinéma et, en fin de compte,
au cinéma de l'apartheid.
En un mot, on peut dire que la politique d'apartheid, alliée
à d'inefficaces structures cinématographiques subventionnées
par l'Etat, a contribué à l'importante fragmentation de
notre cinéma. Depuis 1956 et l'apparition d'un système
réglementé de subventions, l'Etat et les grandes entreprises
privées se sont associés pour manipuler le cinéma
en Afrique du Sud. L'idéologie et le capital se sont unis pour
créer un cinéma national censé refléter
la société sud-africaine du régime de H.F. Verwoerd.
Cependant, il s'agissait au départ d'un cinéma réservé
aux Blancs et parlant principalement afrikaans. Sur les 60 films réalisés
entre 1956 et 1962, 43 étaient en afrikaans, 4 en version bilingue
et les 13 restants en anglais. Le système de subvention récompensait
les succès commerciaux. Lorsqu'un film avait recueilli des recettes
d'un montant donné, il pouvait prétendre à une
subvention qui permettait de rembourser un certain pourcentage des coûts
de production. Ce pourcentage était, au début, plus élevé
pour les films en afrikaans que pour les productions anglophones. Il
est donc évident que le gouvernement de l'époque avait
bien saisi l'influence potentielle que cette industrie, dominée
par les Afrikaners, pourrait exercer pour la croissance et l'expansion
de la langue afrikaans. A partir de 1962, les capitaux afrikaners furent
un facteur déterminant pour le cinéma lorsque la compagnie
d'assurances S.A.N.L.A.M. prit une participation considérable
dans la société de distribution Ster-films dont l'intention
explicite était d'offrir des films à des spectateurs principalement
afrikaners. En 1969, eut lieu la création du S.A.T.B. (le Suid
Afrikaanse Teaterbelange Beperk) ; le financement, la production et
la distribution de films en Afrique du Sud se retrouvaient virtuellement
aux mains d'une seule grande société (à l'exception
de quelques salles appartenant à C.I.C.-Warner). Le public blanc
de langue afrikaans était relativement important et très
stable, de sorte que tout film en afrikaans avait la garantie de bénéficier
d'une exploitation suffisamment longue pour amortir ses coûts,
du moment qu'il s'agissait d'un film de divertissement traitant de la
réalité et des valeurs afrikaners.
A quelques exceptions près, ces films sont sans grand intérêt.
Les Afrikaners blancs souhaitaient y voir représentés
leurs idéaux. Ce conservatisme idéaliste se caractérisait
par un attachement au passé, à des idéaux de pureté
linguistique et raciale et à des valeurs religieuses et morales.
Les films devaient se conformer à ces valeurs conservatrices
afin de connaître le succès commercial. Ils tentaient rarement
d'analyser la psychologie culturelle nationale. En tant que tel, ce
cinéma constituait un lieu clos, fait par des Afrikaners pour
des Afrikaners, où l'on ne se souciait guère du potentiel
qu'il représentait pour s'exprimer de façon significative
sur la société sud-africaine à l'intention d'un
public international.
On prenait soin d'éviter un réalisme qui aurait analysé
la culture afrikaner de manière critique. On avait, au contraire,
recours aux stéréotypes populaires où l'Afrikaner
était un aimable bavard au grand c&brkbar;ur dans la tradition
de la comédie, ou bien un être tourmenté par des
problèmes sentimentaux qui n'avaient pas grand-chose à
voir avec la société, mais relevaient plutôt des
ficelles des mélodrames occidentaux dans lesquels des couples
mal assortis finissent par trouver l'amour véritable après
avoir surmonté nombre d'obstacles. Ces films ne se préoccupaient
ni des troubles socio-politiques, ni de la réalité vécue
par les Sud-Africains noirs.
Les films de Jans Rautenbach et Emil Nofal, notamment "Die Kandidaat",
"Katrina" et "Jannie Totsiens", furent d'heureuses
alternatives aux nombreux films d'évasion des années 1960
et du début des années 1970. Rautenbach fut le premier
réalisateur sud-africain à étudier le monde afrikaner
dans le contexte d'une Afrique du Sud multiculturelle. Avec l'avènement
de la télévision en 1976, certains cinéastes de
langue afrikaans comme Manie van Rensburg réalisèrent
d'excellentes fictions et séries pour la télévision
nationale. Van Rensburg se spécialisa même dans la chronique
de la psychologie afrikaner avec des fictions révisionnistes
telles que "Verspeelde Lente" et "Die Perdesmous".
Il a étudié les racines fascistes et racistes du nationalisme
afrikaner dans des films et des séries télévisées
comme "Heroes", "The Native Who Caused All the Trouble"
et "The Fourth Reich".
Le cinéma en langue afrikaans, à de rares exceptions près
("Broer Matie" de Rautenbach, "Mamza" de Johan Blignaut
et "Fiela se Kind" de Katinka Heyns, ainsi que des fictions
et séries télévisées comme "Veldslag"
[1990]), connut une période de stagnation durant trente ans avant
de disparaître dans les années 1980.
La création d'une industrie du cinéma bantou au cours
des années 1970 joua également un grand rôle dans
le morcellement du cinéma national. Cette impulsion donnée
au cinéma noir permit la réalisation d'un grand nombre
de films médiocres en langues ethniques, projetés dans
des églises, des écoles, des salles municipales et des
buvettes. L'implantation de cinémas noirs dans les zones urbaines
blanches était contraire à la politique gouvernementale,
car elle aurait eu valeur de reconnaissance de la citoyenneté
des citadins noirs. L'urbanisation des noirs était dépeinte
de façon uniformément négative, tandis que la vie
dans les bantoustans était présentée comme plus
appropriée. A cette époque, les publics noir et blanc
étaient traités différemment. Les publics étaient
séparés, chacun étant doté de ses propres
règles, modes de fonctionnement, films et cinémas. Tout
film qui parvenait à voir le jour et reflétait d'une manière
ou d'une autre l'agitation de la société sud-africaine
était interdit par l'Etat ou ne bénéficiait d'aucune
distribution et ne pouvait donc prétendre à aucun type
de subvention. Le cinéma bantou ne donna donc pas naissance à
un véritable cinéma national : il ne s'agit que de quelques
piètres films paternalistes réalisés pour le public
noir principalement par des Blancs.