REGARDS SUR LE CINÉMA
SUD-AFRICAIN
Le cinéma
des antipodes africains
J'essaie de me souvenir
du premier film sud-africain que j'aie jamais vu. C'est peut-être
"Seven Against the Sun" (film d'aventures sur les troupes
sud-africaines dans le désert nord-africain pendant la Deuxième
Guerre mondiale), ou bien "Lord Oom Piet" (très amusante
farce sur les rapports, ou plutôt l'absence de rapports, entre
Afrikaners et Anglais).
Naturellement, étant très jeune à l'époque,
je ne me considérais pas comme cinéphile. Quand je pris
conscience de ma cinéphilie, avec quelques années de plus,
l'antipathie que je me mis à nourrir à l'encontre du cinéma
sud-africain était étroitement liée à celle
que j'éprouvais à l'égard de presque tout ce qui
était sud-africain, depuis les exécrables chaussures des
hommes enclins au machisme jusqu'aux injustices flagrantes du système
politique alors en vigueur.
Ce n'est qu'avec une relative sagesse rétrospective que je me
mis à voir des films que j'avais évités lors de
leur sortie. Malgré mes réticences initiales, je découvris
qu'il existait en Afrique du Sud des cinéastes dignes d'attention
et de reconnaissance.
Je n'irai pas jusqu'à affirmer que le cinéma
sud-africain a produit des chefs-d'oeuvre, mais j'ai éprouvé
des plaisirs inattendus dans des lieux inattendus.
Ainsi, "Jannie Totsiens" est un film à couper le souffle.
J'étais loin de m'attendre à ce voyage labyrinthique dans
Marienbad, à la manière de Shock Corridor, surtout de
la part d'un réalisateur réputé pour le "réalisme
social" de son oeuvre.
Le Festival des 3 Continents a effectué une sélection
de films en prenant complètement en compte la notion d'auteur.
Depuis "De Voortrekkers", film charnière de l'histoire
du cinéma sud-africain, cette sélection comprend le premier
film de Jamie Uys, dont la célébrité en France
est essentiellement due à "Les Dieux sont tombés
sur la tête" : "Dar Doer in die Bosveld" (Au fin
fond de la brousse) est presque l'oeuvre d'un seul homme; son créateur
en est le metteur en scène, le producteur, le chef opérateur
et l'acteur. Fruste, certes, mais rafraîchissant et très,
très drôle.
Parmi les autres films, citons l'une des premières oeuvres ayant
reflété avec justesse la vie des Sud-Africains noirs.
Bien que réalisé par un Européen, Donald Swanson,
le film est totalement dénué des alibis alors courants
dans le cinéma "noir" sous le régime de l'apartheid.
L'un des seuls cinéastes noirs d'Afrique du Sud, le regretté
Simon Sabela est représenté par "U-Deliwe".
Sabela sut suivre une voie acceptable au sein de l'establishment. Personnage
haut en couleur portant fréquemment un foulard noué autour
du cou, c'est le seul cinéaste noir qui ait réussi à
travailler dans le cadre névrotique du pouvoir raciste.
Les autres films proposés comprennent un bel exemple de comédie
afrikaans, "Kom Saam Vaanand" (Viens ce soir) ; l'un des premiers
films dont les acteurs sont tous de couleur (distribution multiraciale),
"Mamza" ; "The Guest", regard compatissant sur la
toxicomanie de l'une des grandes figures de la littérature afrikaner;
"On the Wire", étude de la schizophrénie sud-africaine
durant les années de conflit et "Dust Devil", oeuvre
passionnante où se mêlent le film d'horreur, le western
spaghetti et l'apocalypse de saint Jean.
Cet ensemble de films offre aux regards étrangers les bizarreries
de la société sud-africaine.
Trevor Steele
Taylor