CINÉMA DE
SHANGHAÏ
(Programme du 18ème Festival des 3 Continents, Novembre 1996)
Bien que le premier
film chinois soit né à Pékin, c'est à Shanghaï,
quinze années plus tard, que l'industrie cinématographique
voit le jour. Ce n'est pas aussi paradoxal que l'on pourrait le croire.
Au début du siècle, la Chine ne possède pas encore
les ressources nécessaires, aussi bien techniques que financières,
pour développer une industrie aussi nouvelle que celle du cinéma.
Après la chute de la dernière dynastie impériale
en 1911, le centre politique et économique de Chine commence
à se déplacer vers le Sud, et Shanghaï, que certains
occidentaux surnomment "Le paradis des aventuriers", devient
dans les années 20, le plus grand port commercial et le plus
grand centre financier de Chine.
Avant les années 20, des Chinois ont, à plusieurs reprises,
essayé de produire des courts métrages tant documentaires
que comiques. La plupart de ces essais avaient bénéficié
de l'appui financier ou technique d'étrangers. Le succès
de ces courts métrages et surtout de trois longs métrages
de fiction* produits en 1921, encourage largement les investisseurs
chinois à créer leurs propres entreprises cinématographiques.
Dès lors, fleurissent en Chine de nombreuses compagnies cinématographiques.
D'après un document historique, on en compte plus de 170 au milieu
des années 20, dont plus de 140 à Shanghaï. On est
en présence d'un véritable engouement et le cinéma
apparaît comme quelque chose qui peut être très rentable.
Néanmoins, seules 3 ou 4 compagnies peuvent supporter la concurrence
et s'imposer : "Mingxing" (Etoiles), "Tianyi" (Ciels
unis), et "Dazhonghua-Baihe" (La Grande Chine - Lys). Vers
1930, "Linhua" (Alliance chinoise) se joint aux autres pour
essayer d'exercer un véritable monopole sur la production, l'exploitation
et la distribution.
D'après les traditions confucianistes, les Arts et Lettres n'existent
que pour leur fonction d'éducation. Or, chaque compagnie se donne
un objectif : Mingxing, celui de réveiller la conscience sociale,
Tianyi de sauvegarder l'éthique traditionnelle et Dazhonhua-Baihe
de prêcher l'esthétisme. "Lianhua", la plus ambitieuse,
s'engage à diriger le public dans la voie de l'évolution
!
L'industrie du cinéma chinois naît et se développe
dans les années les plus tourmentées de l'Histoire de
Chine. Les forces féodales ne sont pas retirées de l'arène
politique avec la chute de la dynastie impériale. Les seigneurs
de guerre se disputent sans cesse leurs domaines. Les puissances impérialistes
continuent à exploiter et à oppresser le peuple chinois.
La victoire révolutionnaire sur les seigneurs de guerre est suivie
du règne de la terreur blanche, que la trahison du Kuomintang
impose au peuple. En 1931, les militaires japonais attaquent la Chine
du Nord-Est, puis au début de l'année 1932, bombardent
Shanghaï ! Toute la nation s'alarme, malgré la politique
de non-résistance appliquée par les autorités réactionnaires,
l'appel des masses à la défense nationale prend de l'ampleur,
et quand les Japonais envahissent la Chine en 1937, la guerre de résistance
contre les Japonais éclate. Elle dure huit ans et entraîne
la mort de 35 millions de Chinois.
Le cinéma est un art populaire, mais onéreux. Son existence,
sans parler de son développement, dépend largement de
l'audience. Seuls les films qui font recette permettent aux studios
de continuer leurs productions, et seuls les films appréciés
par le peuple font recette. De même, seuls les cinéastes
qui partagent les opinions des masses deviennent célèbres.
Entre 1921 et 1937, Shanghaï produit plus de 1100 films ; ce nombre
prouve la prospérité de l'industrie pendant ces années.
La production cinématographique de chaque période est
très révélatrice de la vie et de l'opinion des
masses. Par exemple, avant 1927, les films tournés portent sur
le destin des femmes, des enfants et des autres personnes "faibles"
dans une société patriarcale. Ces films reflètent
le désir ardent d'un changement radical de cette situation. La
population attend que les expéditions de l'armée révolutionnaire
dans le Nord en finissent avec les seigneurs de guerre et les autres
forces féodales, afin d'unifier le pays et d'établir le
pouvoir républicain et démocratique. Mais la victoire
de 1927 est suivie de la terreur blanche. Dès lors, les films
de cape et d'épée ont du succès, car les autorités
au pouvoir étouffent la création de films à thèse.
Peut-être aussi parce que le public désenchanté
et impuissant trouve une consolation dans les faits et gestes de ces
héros mystérieux, qui pour rendre justice, sont capables
de réaliser l'impossible.
Zhang Shichuan et son partenaire Zheng Zhengqiu, deux grands pionniers
du cinéma chinois, réalisateurs de "L'orphelin a
sauvé son grand-père" (1923) ou d' "Une dame
à Shanghaï" (1925), tournent en 1928 "L'incendie
du temple du lotus rouge" (Huo Shao Hong Lian Si), un des films
de cape et d'épée chinois qui remporte le plus de succès.
Les critiques n'apprécient guère ces films,, surtout parce
qu'ils tendaient à se transformer en mystère et superstition.
Mais leur influence est si grande que l'esthète Shi Dongshan
et le talentueux débutant Sun Yu les prennent pour modèle.
Bien sûr plus tard ils ne reviendront jamais à ce genre
de films.
L'invasion japonaise en 1931, indigne le peuple chinois et les cinéastes
chinois reviennent aux thèmes sociaux. Cette fois, réunis
autour des gauchistes, ils cherchent, d'une part à se parer contre
la censure rigoureuse du gouvernement réactionnaire, qui s'oppose
à toute expression révolutionnaire et de résistance
anti-japonaise, et d'autre part à dénoncer sinueusement
la réalité ténèbreuse. Et c'est l'époque
des chefs-d'oeuvre ! L'époque où l'art du cinéma
chinois atteint sa maturité.
Quelques titres significatifs de cette période : "Torrent
et courroux" (Kuangliu, de Cheng Bugao, 1932), "La lumière
maternelle" (Muxing Zhi Guang, de Pu Wancang, 1933), "La divine"
(Shen Nü de Wu Yonggang, 1934), "Le petit jouet" (Xiao
Wanyi de Sun Yu, 1934), "La route" (Dalu, de Sun Yu, 1934),
"Femmes nouvelles" (Xin Nüxing, de Cai Chusheng, 1935),
"Les chevaux égarés" (Mitu de Gaoyang, de Cai
Chusheng, 1936), "Le carrefour" (Shizi Lukou, de Chen Xilin,
1937), "Les anges du boulevard" (Malu Tianshi, de Yuan Muzhi,
1937)... Lors d'une rétrospective de films chinois à Turin
en 1982, un critique italien s'écria d'étonnement : "Mais
c'est dans les années 30 en Chine que le néo-réalisme
est né !" Rien n'est plus bel éloge que l'on ne pourrait
faire à propos du cinéma de Shanghaï.
Mais malheureusement la guerre a tout détruit ! Si l'on peut
encore, de 1938 à 1940, profiter des concessions anglaises ou
françaises de Shanghaï (soit-disant îlots isolés)
pour tourner quelques films patriotiques, l'éclat de la guerre
du Pacifique rend cela impossible, sauf pour le tournage des films de
collaboration. Il faut encore attendre quatre ans pour voir le cinéma
chinois se rétablir. La guerre anti-japonaise se termine en automne
1945 par la capitulation de l'envahisseur. L'expérience vécue
dans les années de guerre, la lutte des classes et les conflits
sociaux qui se multiplient de plus en plus à la veille de la
chute du pouvoir du kuomintang ; tout cela fournit des thèmes
riches aux cinéastes de Shanghaï, qui ayant subi l'épreuve
du feu, sont devenus plus sensibles, plus combatifs et plus mûrs
dans leur art. Et ce fut l'autre époque des chefs-d'oeuvre. La
compagnie Kunlun devient le foyer des cinéastes progressistes,
la compagnie Wenhua et d'autres petites entreprises cinématographiques
rassemblent les intellectuels modérés. Les uns et les
autres créent des films de qualité ; ce qui n'empêche
pas aussi de voir quelques chefs-d'oeuvre produits par les studios contrôlés
par les autorités réactionnaires : "L'amour lointain"
(Yayuance Ai, de Chen Liting, 1947), "Le rêve du Paradis"
(Tiantang Chunmeng, de Tang Xiaodan, 1947), "Dix mille foyers de
lumière" (Wanjia Denghuo, de Shen Fu, 1948), "L'espoir
existe dans le monde" (Xiwang Zai Renjian, de Shen Fu, 1949), "La
vie errante de San Mao" (Sanmao Liulang Ji, de Zhao Ming et Yan
Gong, 1949)... Tous ces films sont comparables avec n'importe quels
films contemporains étrangers. Mais, selon moi, les films chinois
les plus remarquables sont "Les larmes du Yangzi" (Yijiang
Chunshui Xiang Dongliu, de Cai Chusheng et Zeng Junli, 1947), "Le
printemps d'une petite ville" (Xiaocheng Zhi Chun, de Fei Mu, 1948),
"Le corbeau et les moineaux" (Wuya Yü Maque, de Zhang
Junli).