LE CINEMA D'AMÉRIQUE
CENTRALE
(Programme
du 25ème Festival des 3 Continents, Novembre 2003)
Le
cinématographe arrive en Amérique centrale autour de 1910.
Les projectionnistes ambulants sillonnent alors cette vaste mosaïque
culturelle, 533.000 km2 qui s'étire depuis la Selva de Petén
au nord du Guatemala jusqu'aux forêts de Darién au sud
du Panama. Jusqu'aux années 70, les quelques productions sont
les fruits d'initiatives d'individus isolés amoureux du cinéma.
Ils reçoivent peu de soutien des institutions officielles et
du public. Au Guatemala et au Costa Rica, les longs métrages
de fiction, "El Sombrerón" et "El Retorno"
témoignent de cette époque de pionniers. Le premier long-métrage
panaméen est réalisé en 1950. Il faut attendre
1970 pour que le Honduras, le Nicaragua et El Salvador réalisent
leurs propres productions. Depuis les années 70, l'instabilité
politique de l'isthme a contribué à accroître la
vulnérabilité et la dépendance extérieure
caractéristique de l'économie de ces petits pays. La production
et la diffusion audiovisuelles n'échappent pas à cette
réalité. "Si nous voulons définir l'audiovisuel
centre-américain, la première chose à souligner
est qu'il n'existe pas d'industrie cinématographique dans la
région, bien que chaque pays possède une modeste cinématographie
nationale (...). Pas de production systématique, aucune base
stable pour une possible industrie. Rien.", explique Maria Lourdes
Cortes directrice du Centre cinématographique costaricien et
spécialiste du cinéma méso-américain. Pourtant,
dans ce contexte, des cinéastes indépendants se battent
toujours pour écrire, filmer, monter des images.
Créer
malgré tout
Faire un film est toujours une aventure incertaine, mais, en Amérique
centrale, théâtre d'une histoire de fragmentations politiques
et de marginalisations sociales importantes, l'aventure en question
relève du véritable défi. "Dans les périodes
de crise, seule l'imagination importe plus que la connaissance",
déclarait Albert Einstein. Les cinéastes d'Amérique
centrale le vérifient perpétuellement. La notion de "bricolage"
avec ce qu'elle sous-entend de capacité d'adaptation, d'imagination,
et de débrouillardise définit parfaitement ce "cinéma".
Il faut parfois des années avant qu'un film trouve les financements
pour être tourné et monté. C'est le cas de "No
hay tierra sin dueño" du réalisateur hondurien Sami
Kafati. Raconter des histoires en images, témoigner de la réalité
des situations au travers de métaphores cinématographiques
semble relever, pour certains, d'une incroyable nécessité,
d'un pur désir, de la folie même. "Je dis toujours
que faire des films, créer, c'est comme voler. L'oiseau vole
parce que c'est sa nature. On ne lui demande pas pourquoi" déclare
la réalisatrice costaricienne Ishtar Yasin qui de son coté
poursuit, contre vents et marées, le projet de son premier long
métrage de fiction, "El Camino", dont le tournage,
repoussé plusieurs fois pour manque de financements, débutera
en janvier 2004 au Nicaragua.
L'enfance
de l'art - Franchir les étapes
Les
cinémathèques centre-américaines sont surtout constituées
de petits formats réalisés pour la plupart en vidéo.
La vidéo a permis à des pays économiquement faibles
et non dotés de lois fiscales de produire des oeuvres remarquables
comme celles de Sergio Valdes Pedroni au Guatemala, de Maria José
Alvarez au Nicaragua, ou d'Hilda Hidalgo et Ishtar Yasin au Costa Rica.
Les longs-métrages en pellicule sont rares. Les longs-métrages
de fiction exceptionnels...
Le
domaine de l'image en mouvement est un secteur émergent et donc
encore en phase de recherche et de construction. Il n'existe pas d'industrie
cinématographique dans ces pays ce qui explique l'absence de
l'Amérique centrale sur le marché international du film.
De nombreuses étapes restent à franchir. Le désintérêt
des instances publiques pour ce secteur et l'échelle des priorités
en période de "reconstruction", fait qu'il est demeuré
souvent dépendant des aides des organismes de coopération
internationaux, premiers co-producteurs de réalisations audiovisuelles.
"Sans l'appui économique qu'ont offert plusieurs organismes
de coopération ces dix dernières années, certains
cinéastes auraient disparus et avec eux aurait disparu un certain
regard porté sur la réalité de cet espace"
analyse Florence Jaugey. Pourtant, dépendre des ONG signifie
se maintenir dans un certain type de sujet et produire essentiellement
des films à caractère social, en respectant plusieurs
normes correspondant aux politiques de développement en vigueur,
ce qui souvent n'aide pas à répondre aux demandes du marché
international : durée, point de vue, style argumentaire. Si certains
cinéastes souffrent de cette dépendance qui leur donne
parfois le sentiment d'être enfermés dans des contraintes
de création, d'autres ont, au contraire, transformé la
contrainte en fabuleux moteur pour l'imagination. Ceci explique que
le genre de productions le plus répandu dans la zone demeure
le documentaire. Pour évoluer la production devra se diversifier.
Retrouver
son image - Exister
Il n'existe pas, à l'heure actuelle, d'espace audiovisuel centre-américain
parce qu'il n'existe pas d'espace économique centre-américain.
Pendant les périodes de guerre civile la création d'image
était paralysée. Depuis la signature des accords de paix
des années 90, faire un film est à nouveau envisageable.
Les créations commencent à émerger et à
traduire une nécessité pour chaque pays, de reprendre
la parole, de retrouver son "image" propre face au modèle
nord-américain prédominant. "Ce territoire est un
territoire qui se meurt de malnutrition d'image" affirme Sergipe
Alexandrov Valdes réalisateur et critique guatémaltèque.
"On ne peut pas construire d'avenir si on n'a pas un miroir comme
mémoire dans lequel se voir et se reconnaître. Et c'est
à cela que sert le cinéma. Donc, il est très important
que nous nous regardions avec respect." Le cinéma en Amérique
centrale n'en est qu'au début de son histoire. Et, c'est conscient
de cette donnée qu'il faut aussi découvrir ces cinématographies.
Des débuts prometteurs à en juger par les oeuvres proposées
dans cette rétrospective. Le futur dépendra de la capacité
de chaque pays à s'affirmer, à s'organiser, à soutenir
la formation de ses cinéastes, à conserver intacte cette
nécessité créatrice et à affirmer sa riche
diversité culturelle.
Emmanuelle
Hascoët
Coordinatrice du programme Amérique Centrale