LE CHINEMA CHINOIS
: UNE SINGULIERE HISTOIRE NATIONALE
(Programme
du 25ème Festival des 3 Continents, Novembre 2003)
Lorsque
des cinéastes chinois commencèrent à tourner leurs
premiers films au début du XXe siècle, ils s'étaient
peut-être déjà rendu compte qu'ils avaient finalement
trouvé une nouvelle forme de mass média qui serait le
vecteur efficace de leurs idées sur la modernité. En l'espace
d'une vingtaine d'année, se constituait progressivement, à
Shanghaï, la ville la plus importante à l'Extrême-Orient
de l'époque, un centre de production cinématographique
national de taille considérable, aux investissements très
diversifiés. L'apparition sur l'écran d'un grand nombre
de films produits à cette époque, aux thèmes souvent
fort variés et appréciés par le grand public -
films de cape et d'épée, adaptations des uvres littéraires
classiques, films de reportage et fictions autour de la vie familiale
et quotidienne, de nature très éducative au sens moral
du terme - fit rapidement de la jeune industrie cinématographique
chinoise un élément majeur de la culture urbaine. Jusqu'aux
années trente, émergèrent en Chine de nombreux
auteurs qui marquèrent la production avec leurs styles personnalisés.
Les uvres qu'ils avaient produites, souvent d'une qualité
remarquable au niveau artistique, permirent aux critiques de les qualifier
d'école chinoise au niveau du cinéma international. Placé
sous des influences politico-économique et socio-culturelle conjoncturelles,
sous l'influence également de différents courants de pensée
de l'époque, le cinéma chinois offrait une grande diversité
de films souvent qualifiés de films de gauche, films de défense
nationale, films éducatifs et films d'amour. A ne pas négliger
surtout l'importance du rôle idéologique dans le cinéma
chinois pendant cette période.
Le cinéma chinois entra dans une nouvelle phase en 1937 avec
la guerre anti-japonaise. Les artistes, exilés et regroupés
à Shanghaï, à Hong Kong, à Chongqin et à
Yan An, firent de ces quatre villes de nouveaux centres de production
cinématographique. Le gouvernement de l'époque fonda lui
aussi des entreprises publiques d'une certaine importance pour promouvoir
la création. Une nouvelle vague de production, marquée
par l'école du documentaire de Chongqin (capitale provisoire
chinoise) et de Yan An, et par la production liée à la
guerre, dans les régions non occupées par l'armée
japonaise, changea complètement le paysage du cinéma chinois
: le modèle unique de Shanghaï avant la guerre fut remis
en cause. Pourtant, à Shanghaï même, devenue métropole
sous l'occupation japonaise, la production du cinéma commercial
continuait de prospérer, curieusement, avec quantité de
films musicaux, d'adaptations des uvres classiques et de films
d'amour. Cette tendance eut une influence considérable et durable
sur les futurs cinémas chinois produits respectivement sur le
continent, sur l'île de Taïwan et à Hong Kong.
La
fin de la guerre fut suivie d'une époque de grande production
de type hollywoodien, mais aux caractéristiques chinoises. Des
films comme Les Larmes du Yangzi, durant souvent trois à quatre
heures et produits dans des conditions extrêmement difficiles,
pouvaient déjà rivaliser avec les films à grand
spectacle américains et pulvérisaient successivement les
records d'entrée dans les salles de cinéma. En même
temps, une révolution au niveau du concept esthétique
et du langage cinématographique se préparait silencieusement
comme en témoignent les films psychologiques réalisés
par Fei Mu. Ce dernier créa, grâce à son chef-d'oeuvre
intitulé Le Printemps d'une petite ville, un paradigme moderne
mais tout à fait chinois qui permit aux cinéastes de se
libérer des questions formelles. Dans ce film, le réalisateur
fait une excellente démonstration de l'harmonie entre la forme
et le sens, l'archétype et la narration, le mouvement très
lent de la caméra et l'art du montage, avec la disparition des
conflits structurels. La beauté formelle et le langage cinématographique
se dégagèrent de manière très naturelle
et ne se révélèrent qu'à travers l'ensemble
de la structure narrative du film. Le réalisateur savait sciemment
comment construire son propre discours narratif avec une fine maîtrise
de son contexte et de son ton qui déterminèrent à
leur tour les mouvements de caméra, ce qui marqua la différence
majeure entre Fei Mu et ses homologues occidentaux lorsque ces derniers
tentaient de révolutionner le langage cinématographique,
dans les années 50, avec le néo-réalisme italien
et la Nouvelle Vague française, d'autant que les films de Fei
Mu furent toujours dominés par une certaine sagesse orientale.
Le cinéma chinois prit une nouvelle direction après 1949.
Dans un cadre idéologique bien défini, la production,
intégrée dans une économie planifiée en
accord avec les entreprises toutes nationalisées, fut caractérisée
par des uvres qui ne représentaient que les images grandioses
de la classe ouvrière, des paysans pauvres et des soldats de
l'Armée populaire de Libération. Face à ce discours
idéologique dominant, un certain nombre d'artistes chinois doués
et dévoués, tentèrent, non sans ingéniosité,
d'associer de façon heureuse un langage personnel et leurs thèmes
préférés, conformément à l'idéologie
de l'époque, et offrirent au cinéma chinois des uvres
d'une qualité rare. Pendant la même période, des
artistes qui créaient des films liés à l'Opéra
de Pékin ou à des opéras régionaux et des
dessins animés dans la tradition de la peinture chinoise travaillèrent
de leur côté pour doter la Chine de nouveaux genres, dont
les chefs-d'oeuvre tracèrent un paysage particulièrement
pittoresque dans l'histoire du cinéma mondial.
La folie de la Révolution culturelle ravagea pendant dix ans
le cinéma de la Chine nouvelle. Les films sortis des studios
pendant cette période étaient qualifiés de "films
de l'Opéra de Pékin révolutionnaire" dont certains
parlent aujourd'hui encore avec nostalgie. Ces produits de l'époque
font sourir la plupart des spectateurs d'aujourd'hui, mais ils provoquèrent,
malgré tout, avec un langage cinématographique particulier,
une certaine métamorphose des arts traditionnels tels que le
cinéma, l'Opéra de Pékin, la musique et la danse.
L'histoire
entra enfin, en 1978, dans l'ère de la réforme et de l'ouverture.
La jeune génération, envoyée à la campagne
pour se faire ré-éduquer par les paysans pendant la Révolution
culturelle, devint, par sa prise de conscience, par son esprit critique,
la partie la plus dynamique et la plus créative de la société
chinoise. Leurs porte-parole dans le milieu cinématographique
furent incontestablement les réalisateurs dits de la Cinquième
Génération. Succédant à leurs professeurs
(artistes de la quatrième génération), ces jeunes
diplômés de l'Institut de cinéma de Pékin
déclenchèrent collectivement le mouvement du nouveau cinéma
chinois qui dura plusieurs années. Or derrière leur nouveau
langage cinématographique, très avant-gardiste d'ailleurs,
qui surprit souvent le public, on retrouvait toujours les thèmes
idéologiques se référant aux discours des philosophes
des Lumières et développés à l'aide de métaphores
inspirées des récits traditionnels. En 1987, Zhang Yimou
introduisit, avec Le Sorgho rouge, des éléments de récit
épique sous l'étiquette culturelle de la cinquième
génération. Dans les années quatre-vingt-dix, avec
Chen Kaige et d'autres jeunes réalisateurs, il apporta ses premières
réponses aux questions de l'industrialisation cinématographique
et aux questions de la mondialisation. Leurs nombreuses productions,
en retournant au grand récit traditionnel, prédisaient
déjà l'image de l'industrie audiovisuelle du XXIe siècle.
Chen
Shan Professeur d'histoire du cinéma à l'Institut du Cinéma
de Pékin
Traduit du chinois par Roger Wei