PANORAMA DU CINÉMA DES CARAIBES
(Programme du 11ème
Festival des 3 Continents, Novembre 1989)
CARAIBES notes
de voyage
UN ITINERAIRE
CINEMATOGRAPHIQUE AUTOUR DE LA MER DES CARAÏBES
Première
escale, la Havane. Les diverses informations possédées
avant le départ, laissent soupçonner un cinéma
plutôt riche quant au nombre de films réalisés.
Sur place, sous les Tropiques, il s'avère effectivement qu'il
faudrait plus de huit jours pour en faire le tour. Si le cinéma
cubain post-58 est assez bien connu, il est toutefois nécessaire
de revoir les films afin de savoir ce qui a bien vieilli, car les souvenirs
sont bien souvent trompeurs. Ainsi, on peut dire aujourd'hui que les
dix premières années du cinéma de la Révolution
demeurent pîus créatrices que les vingt suivantes, notre
sélec- tion en témoigne. Quant aux soixante années
précédentes, on y fait des découvertes assez passionnantes
tels que le premier film "néo-réaliste" de l'histoire
du cinéma (dixit Georges Sadoul) "La vierge de la charité"
de Ramon Peon, ainsi qu'un "thriller" que ne désavoueraient
pas les meilleurs spécialistes américains des années
50 "7 morts programmées" de Manuel Alonso.
Après Panama
avec ses "clippers" et ses vidéastes acharnés,
la Colombie se révèle bien surprenante. Plutôt tournée
vers le cinéma documentaire elle n'a, semble-t-il, jamais eu
vraiment vocation pour le long métrage de Fiction. A l'exception
de quelques tentatives à l'époque du muet, elle a laissé
la production cinématographique nationale a des immigrés
étrangers Italiens, Chiliens (années 40) et plus récemment
Espagnols avec Arzuaga qui donna au cinéma colombien de Fiction
ses premières lettres de noblesse.. vint enfin jullo Luzardo
premier réalisateur d'une production intégralement colombienne...
en 1964 avec "El no de las tumbas" (La Rivière des
tombeaux). C'est aujourd'hui le plus ancien film visible et pourtant
il n'a que vingt cinq ans. Comme Luzardo, la plupart des cinéastes
colombiens, n'ont fait qu'un ou deux films et la situation ne risque
pas de s'améliorer, si grande est la faillite de l'organisme
d'État Focine qui pourrait aider les cinéastes débutants.
Que peut dans ces conditions espérer là-bas, une actrice
comme Marcela Agudelo qui aurait pu par ailleurs être une autre
Sandrine Bonnaire, au vu des quelques instants fulgurants de son unique
film "Visa USA"?.
A San Juan de Porto-Rico,
on perçoit dès l'arrivée quelque chose d'organisé
et peut-être aussi un peu plus d'argent... quelques dollars de
pîus. Des organismes mettent maintenant en valeur d'une façon
très efficace le patrimoine portoricain ou aident à la
promotion du cinéma en création. Car il y a et il y a
eu un cinéma portoricain, avant-guerre, après-guerre et
maintenant, ce que l'on sait mal en France et en Europe occidentale.
La préservation actuelle est pourtant arrivée un peu tard
et il n'est plus possible de voir certains mélodrames aux titres
tentants dont il ne reste plus que le synopsis, l'affiche ou quelques
photogrammes. Nous pourrons voir tout de même à Nantes
"Los peloteros" qui vaut un détour certain. Pour le
cinéma contemporain, on peut compter sur Marcos Zurinaga erjacobo
Morales dont le tout dernier film est montré à Nantes
en première mondiale après Porro-Rico.
A Saint Domingue,
c'est tout autre chose. Le problème de la préservation
ne se pose pas encore pour les longs métrages de Fiction. En
effet, trois réalisateurs ont tourné en tout et pour tout
quatre films depuis 1962 (en excluant Oscar Torres qui a tourné
un peu auparavant à Cuba). Sans aide de lEtat, les réalisateurs
dominicains ont appris à se débrouiller seuls pour tourner
de temps à autre entre deux pubs et une pièce de théâtre.
Bouclons notre voyage
à Caracas. Ricardo Tirado nous a fourni deux énormes et
magnifiques volu- mes de son histoire du cinéma vénézuelien
qui génèrent au départ l'idée de richesses
et de proba- bles découvertes. Toutefois il faut quelque part
déchanter et la réalité est moins grandiose. Hier,
comme aujourd'hui beaucoup de productions se révèlent
très médiocres sur l'écran et si "Araya",
"La Balandra Isabel Liego esta tarde" sont toujours éblouissants,
"Cain adolescente", "Territorio verde", fort réjouis-
sants, par contre les choses se gâtent à la fin des années
soixante et dans les années soixante-dix avec trop de films idéologiquement
démonstratifs, avec force stéréotypés. Depuis
1980, toutefois quelques réalisateurs s'affirment et parmi ceux-ci
Diego Risquez au style original, mais à côté ne
voit-on le plus souvent, des sortes de téléfilms très
conventionnels ou des réalisations aux scénarios impossibles.
D'une manière
générale pour tous ces pays, si pendant un certain temps
une culture en gestation a permis d'absorber et de transformer en cinéastes
locaux, des réalisateurs venus d'ailleurs, créant un apport
considérable, actuellement une standardisation d'origine télévisuelle
guette l'ensemble du cinéma des films techniquement bien faits
sans âme véritable, sans passion dans des décors
parfois envahissants, avec des personnages à la psychologie et
aux émotions limitées.
Le programme Caraïbes
qui vous est donné de voir ne se veut pas exhaustif loin de là,
ce n'est pas le programme d'une cinémathèque et si y ont
été exclus quelques films déjà distribués
en France ou montrés à Nantes et qui y auraient eu leur
place, c'est essentiellement un choix de réalisations qui resteront
sans doute dans l'histoire du cinéma des pays des Caraïbes
et peut-être même pour certaines dans l'Histoire du cinéma
mondial.
Philippe Jalladeau