ARGENTINE PÈRES
& FILS, LE RENOUVEAU DU CINÉMA ARGENTIN
(Programme du 24ème
Festival des 3 Continents, Novembre 2002)
On observe un changement
profond dans les structures du cinéma argentin, traditionnellement
inscrit dans une logique commerciale et industrielle. Depuis plus de
deux ans, une profonde transformation culturelle a permis de faire connaître
une nouvelle génération de réalisateurs qui décrivent
avec réalisme les problèmes des jeunes.
On remarque aussi
une recherche métaphorique qui permet d'évoquer au cinéma
sous une forme ironique et festive ce qui, dans le fond, est la tragédie
du chômage, la destruction et l'instabilité des gouvernements,
en raison de la gigantesque dette extérieure ainsi que l'avenir
des jeunes adultes. La multiplication des écoles de cinéma
contribue, dans une bonne mesure, à donner à ce cinéma
intimiste une très bonne base technique.
Au début
de 1998, est révélé au public Pizza, birra, faso,
d'Adrian Caetano et Bruno Stagnaro, âgés d'une vingtaine
d'années. Ce film remarqué permettait d'espérer
que d'autres suivraient.
Pizza, birra, faso
marque le début d'un curieux défilé de personnages
issus de la migration intérieure. Avec Mala época (1998),
film collectif de l'Universidad del Cine, le défilé se
transforme en un inventaire d'individus originaires des pays limitrophes
de l'Argentine, c'est-à-dire des immigrants paraguayens, boliviens
et péruviens, jusqu'à présent absents de l'écran
argentin. Ces deux films évitent le pittoresque et restituent
avec réalisme l'intimité de ces personnages.
Dans le même
esprit, il y a Mundo Grúa (1999), en noir et blanc et en 16 mm,
gonflé par la suite en 35 mm. Ce film de Pablo Trapero, alors
étudiant à l'Universidad del Cine, a été
tourné pendant les week-ends, entre Buenos Aires et un quartier
populaire en Patagonie. Il décrit sur le mode du vaudeville le
dur quotidien d'un grutier qui, à plusieurs reprises, se retrouve
sans travail, situation terrible dans un pays si durement touché
par le chômage.
Par sa description
des problèmes d'un homme et de toute la société,
Mundo grúa est devenu une référence pour la jeune
génération de réalisateurs.
Comme Mundo grúa,
Silvia
Prieto de Martin Rejtman (1999) est un autre film fait d'histoires
minimalistes : le regard de Silvia Prieto Ñ une femme qui déteste
ses homonymes Ñ sur d'autres femmes et qui a peur de voir sa personnalité
se fondre dans la peau de chacune d'entre elles, et au fond, de n'en
être aucune. Face à ce malheur étrange, elle se
console avec l'idée d'être elle-même.
Silvia Prieto est
le deuxième film de Rejtman qui avait déjà réalisé
Rapado (1996), sorti sans beaucoup de succès. La voix du réalisateur
se manifeste par une esquisse ironique, obsédante et perverse
du monde tel qu'on le connaît jusqu'à le rendre fébrile,
délirant et festif.
Dans ce renouveau
de réalisateurs, la crainte est que, passé l'enthousiasme
général et par manque de moyens de la production, ces
réalisateurs n'aillent pas au-delà de la première
oeuvre.
On peut ressentir,
dans ces films, le désenchantement mais n'entendre aucune critique
constructive sur la réalité qu'ils décrivent avec
tant de détails. Ils ne cherchent pas à corriger la réalité
mais seulement à la restituer telle qu'elle est dans une histoire
personnelle. Ils ne cherchent pas à faire des chefs-d'oeuvre
: leur point de départ est le quotidien et la simplicité
d'un environnement connu. On remarque leur grande sensibilité
et un sens confirmé de l'éthique.
Trois films ont, dans l'année, bénéficié
d'une certaine reconnaissance dans des festivals internationaux : La
Libertad (Lisandro Alonso, 2001, premier film), Bolivia (Adrian
Caetano, 1999-2001) et La
Ciénaga (Lucrecia Martel, 2000-2001, premier film).
La Libertad est
un exercice de style. C'est un cinéma pur, basé surtout
sur l'image dont l'histoire est pratiquement inexistante (un bûcheron
coupe un arbre, vend le bois et avale un rongeur). Très intense,
La Libertad intéresse par-delà l'histoire. Entre le regard
minimaliste du réalisateur et le désir d'action du spectateur
naît une tension. La Ciénaga est la promesse d'une grande
carrière pour la débutante Lucrecia Martel. Il s'agit
de deux familles du nord argentin en déclin, oppressées
par le climat social et la chaleur. L'aspect le plus intéressant
du film reste le langage des images. La Ciénaga utilise un discours
filmique très dense, qui s'interpose entre le déroulement
de l'histoire et l'oeil du public, plutôt dérangé
par l'impression que laisse la texture visuelle et le peu d'épaisseur
de l'histoire. La Ciénaga est un film admirable.
Ces jeunes réalisateurs
ne se sentent pas tout-puissants. Ils sont conscients de ne faire partie
que d'un petit coin de la planète et ne cherchent pas à
le modifier, comme les avant-gardistes du cinéma argentin des
années 1960 avec leur désir de transformer le monde pour
en édifier un nouveau.
Cette nouvelle génération
regarde le fond obscur et ne s'attarde pas à la surface de la
réalité. On découvre une esthétique à
double fond : celui du signifié textuel et celui du regard minimaliste
et anticonformiste.
C'est l'illisible
qui domine en matière de langage : rien de ce qui est dit n'est
fait pour conserver ou corriger des coutumes. Les rapports entre les
individus et l'action dépassent l'histoire qui se perd dans sa
narration. Les dialogues minimalistes font place au langage visuel,
à la construction narrative ainsi qu'au montage, l'écriture
finale.
Il s'agit d'un mouvement
appelé «les Indépendants» que l'on associe
à un mode international de protestation contre la grande industrie
du cinéma. Dans leurs recherches, ils se disent les héritiers
de Jean-Luc Godard, John Cassavettes ou Paul Morrissey. Ils reçoivent
l'appui économique et moral des festivals de Sundance et de Rotterdam.
A présent, ils ont, à Buenos Aires, leur propre festival
de cinéma indépendant qui leur permet de présenter
leurs oeuvres.
Pour l'instant,
le public est plutôt séduit par les productions plus commerciales,
comme Plata quemada (2000) de Marcelo Piñeiro, un réalisateur
qui rêve de devenir «auteur» mais qui ne maîtrise
que le format commercial, genre rassurant au niveau des entrées.
Dans le même
sens, on peut citer deux grands succès : Nueve reinas (Fabian
Bielinski, 2000, autre débutant) et El hijo de la novia (Juan
José Campanella, 2001). Ces réalisateurs, au sens artistique
discutable, ont recours au financement de la télévision
pour trouver des produits à fort ancrage commercial et espérer
un bienvenu retour financier. Environ un million de spectateurs ont
vu chacun de ces films.
Il reste aux grands
circuits de salles à s'intéresser à ces jeunes
réalisateurs alors que les films et les auteurs existent bien,
mais ils manquent de circuits de distribution plus généreux
avec cette nouvelle manière de faire du cinéma en Argentine.
Cette année,
Pablo Trapero et Adrian Caetano, deux réalisateurs rénovateurs,
ont présenté à Cannes leur deuxième oeuvre
: respectivement El
Bonaerense (2002) et Un oso rojo (2002).
Claudio España
critique et professeur à l'Université de Buenos Aires,
directeur artistique du Festival international de Mar del Plata en Argentine
Novembre 2002
Consultez le programme
argentin du 24ème Festival des 3 Continents, Novembre 2002