
"... Quand j'étais jeune, j'ai vu "Les
nuits de Cabiria" de Fellini et "Jeux Interdits" de René
Clément. Dans la salle j'ai pleuré toutes les larmes de
mon corps. D'avoir approché les personnages de façon aussi
intime que les membres de ma famille, a fait que je me suis senti faire
partie intégrante de l'humanité. Je me suis senti justifié.
Alors, voir des films est devenu une obsession. J'en ai vu tant et tant
que j'ai été forcé d'en faire. Je voulais toucher
des gens que je ne connaissais pas, que ne n'avais jamais vus, que je
ne verrais jamais. Je voulais faire pleurer les gens des salles. Les
remplir d'humanité. Je voulais travailler avec des gens : acteurs,
réalisateurs, monteurs, qui voyaient aussi le monde en termes
de sons et d'images immenses qui nous parlent dans l'obscurité.
Je voulais privilégier le pouvoir de créer des idées
et des sentiments... plus tard quand j'ai compris ce qui se passait
dans la vie de mes compatriotes, j'ai décidé que moi aussi
je voulais faire partie de ceux gui disent la vérité.
Je voulais pleurer, je voulais déranger, mais surtout, je voulais
être compté parmi les autres."
Lino Brocka (1984)
HOMMAGE A LINO BROCKA - PHILIPPINES
Manille
: dans les griffes des ténèbres (maynila : sa mga
kuko ng liwanag) - 1975
Insiang
- 1977
Jaguar
- 1979
Bona
- 1981
Bayan
ko - 1984
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(Programme du 13ème Festival des 3 Continents, Novembre 1991)
Manille a rencontré Lino Brocka....
Manille a rencontré Lino Brocka. Lino Brocka a rencontré Manille. Dans
les pièces qu'il monte, comme dans ses films, il y tous les remuements
de Manille jusqu'aux cris. Le PETA, cette troupe de véritable théâtre
populaire domiciliée dans ce lieu fait pour la représentation théâtrale,
le Dulaang Rajah Sulayman dans les ruines de Fort Santiago, c'est avec
l'enthousiasme d'un croisé qu'il la dirige. Prodigue de son temps, de
son énergie et de l'argent qu'il gagne par ses films commerciaux pour
tenter d'assurer les activités qui lui tiennent à coeur, argent qui
lui file entre les doigts et lui fait sans cesse réinvestir jusqu'à
l'épuisement son capital travail. Est-ce le foisonnement de ses activités
qui l'a fait connaître de tous ? Est-ce parce que des millions de Manilénos
le connaissent que, par osmose, il a su projeter leurs vies et leurs
rêves sur l'écran et la scène. Lino Brocka c'est le rire d'une danse
de joie. Un rire qui se propage comme le feu, un feu vengeur contre
l'horreur, la tristesse, l'abaissement, l 'humiliation, la décrepitude,
un rire à secouer les montagnes. Le tragique devenu rire, et la cruauté
devenue tendresse.
Pierre Rissient - 1981
Manille n'est plus Manille Manille n'est plus Manille et Lino Brocka
en est mort.
L'ineptie du régime Aquino a comme soufflé ce qui apparaissait alors
comme le seul mouvement cinématographique vivant en Asie du Sud-est.
Meme les traîtres avaient quelque chose à dire, semble-t-il...
Mais très vite, voire immédiatement, et bien au-delà du seul cinéma,
tous les espoirs suscités par une illusion politique, dont nous n'avons
peut-être pas retenu l'avertissement, allaient s'éteindre, et comme
en conséquence Lino adopter un mode de vie dont, nous rendant complices
de son ange de la mort, nous n'avons pas su, certains pas voulu, lui
faire prendre conscience. La frénesie qui le poussait à se fuir de festival
en hommage et d'hommage en festival à ne plus même pouvoir ou savoir
se soucier de ses films, n'était peut-être plus "résistible", mais trop,
l'art comme encouragé, sans doute était-ce tellement plus facile...
Mais pour Insiang, Jaguar, Bona, Bayan-Ko, Maynila, les fulgurances
de plusieurs de ses films commerciaux d'hier, frottons nous aujourd'hui
les yeux, ouvrons-les, c'est ce que l'urgence de ces films demande,
et sans doute est-ce le seul respect valable en face du Lino Brocka
qui a compté. Beaucoup. Et fort.
Pierre Rissient 1991
UN INCENDIAIRE : LINO BROCKA
Cinéaste des exclus et des laissés-pour-compte, Lino Brocka à trouvé
la mort dans la nuit du 21 au 22 mai dernier vers 1 heure, au sortir
d'un concert, quand la voiture qui le ramenait chez lui, conduite par
l'un des acteurs du film qui tournait dans la journée, heurta violemment
un poteau électrique dans East Avenue, en plein centre de Quezon City,
Philippines.
Sa disparition à 52 ans n'a pas retenu chez nous l'attention du grand
public, pourtant ce fut un grand cinéaste.
Filmant des sentiments sur fond d'enfer social, il a su être un formidable
reporter de la réalite sociale et politique de son pays, denonçant sans
relâche le sort fait aux plus démunis afin que pour eux la vie soit
autre chose qu'un rêve qui n'avance pas.
Sur des scénarios filmés à toute allure intégrant les codes narratifs
des films de genre qu'il réinterprete leur infusant un rare effet de
réalite, ses personnages issus du prolétariat de Manille, expriment
à travers des rafales de sentiments toute la révolte et le désespoir
du monde face a l'oppression et a l'exploitation. Malgré un grand nombre
de films commerciaux qu'il réalisa, le cinéma était pour lui "aussi
un moyen d'envoyer des messages", "un message de liberté, de justice
et de dignité humaine".
Cinéaste tout autant à l'aise - chose rare - dans le cinéma d'action
que dans le film d'atmosphère, auteur de films admirables (Bona, Bayan
Ko), il fut aussi ce qu'on sait peut-être moins un remarquable directeur
d'acteurs et particulièrement d'actrices, les propulsant par ses films
à la consécration nationale lors de la rituelle cérémonie annuelle de
la Filipino Academy of Movies Arts and Sciences (FAMAS), les oscars
locaux. Désignés comme meilleurs acteurs, actrices ou seconds rôles:
Gina Alajar, Philip Salvador, Naura Aunor, Bembol Roco etc.... totalisèrent
une quinzaine de récompenses dans la carrière d'un metteur en scène
qui s'étend sur vingt ans. Lino Brocka obtint lui même la récompense
suprême de meilleur réalisateur en 1970, 1974, 1975 (Manille, dans les
griffes des ténébres), 1979 (Jaguar) et mi-mai, une semaine avant sa
mort il fut récompensé une cinquième fois pour son film "Gumapang Ka
Sa Lusak". (textuellement : Ramper dans la boue).
Peu après l'assassinat sur mesure qui attendait Begnino Aquino à son
retour d'exil en août 1983, il mettra toute son énergie dans le combat
pour faire tomber la dictature des Marcos, membre de diverses organisations
anti-gouvernementales, il prendra la tête de file du mouvement "Justice
pour tous". Accusé par le gouvernement d'être le principal meneur de
la grève des conducteurs de jeepneys en 1985, plusieurs fois incarceré,
il luttera jusqu'au renversement de la dictature au sein de tout un
peuple mordant dans le rêve collectif de la démocratie. Mais les lendemains
qui chantent eurent pour beaucoup un goût amer. Rencontré il y a trois
ans au Festival des 3 Continents, Lino Brocka m'exprima son désenchantement
et me dit qu'en ce qui concernait le cinéma, la censure était maintenant
pire qu'aux temps des Marcos. Cette rencontre trop brève me laisse le
souvenir d'un être d'une simplicité attachante.
Né sur une des 7107 îles jetées entre la mer de Chine méridionale et
l'océan Pacifique qui forment cette constellation des Philippines, le
destin lui fit très tôt choisir son camp - enfant, son père fut tué
dans une embuscade. II dira plus tard "Mon enfance était vraiment comme
un mauvais feuilleton à la télévision", il en tirera un film auto-biographique
(Arrête de pleurer, Empoy). Comment aurait-il pu cesser d'être un militant
acharné pour les Droits de l'homme ?
Certes la liberté de la presse a été rétablie mais l'argent est toujours
roi et il est reste dans les mêmes poches et puis comment venir à bout
des inégalités et d'une corruption endémique dans un pays dont l'émiettement
géographique favorise tous les abus des potentats locaux et de leurs
milices et que cela dure déja depuis vingt ans ? Sans compter la guérilla
communiste, les fièvres à répétition des indépendantistes islamiques,
les bavures zélées de la police, le pullulement du banditisme en tout
genre relaté dans la plupart des journaux comme des exploits, de la
prévarication qui atteint les allées du pouvoir (le ministre de l'Agriculture
en 1989 et la même année l'inculpation d'un des frères de Cory Aquino,
sénateur, impliqué au 1er degré dans un trafic d'armes), les rêves d'actions
des jeunes officiers de l'armée dont il faut calmer les ruades continuelles
si on ne veut pas voir éclore une énième tentative de coup d'Etat (6
ont déja eu lieu depuis l'élection de Cory Aquino en février 1986 dans
lesquels furent impliqués plusieurs fois le sénateur Enrile, ancien
ministre de la Justice du premier gouvernement Aquino, de forts soupçons
se portent aussi pour ce qui est de la dernière tentative sur le vice-président
philippin Laurel).
Le Pinatubo n'avait vraiment pas besoin d'entrer en éruption en juin
dernier.
II est, me semble-t-il, quelque chose qui tient à l'honneur d'un pays
que d'avoir porté un tel cinéaste, il fut on ne peut plus prolifique
puisqu'il totalise une cinquantaine de longs métrages dont les 4/5ème
sont purement alimentaires et pour lesquels il n'avait aucune considération
(mélos, serie B, films pour adolescents). C'est grâce, et c'est peu
de le dire, aux Festivals des 3 Continents et de Cannes à travers les
présentations de : "Insiang", 'jaguar", "Bona", "Angela Markado", "Bayan
Ko", "Les insoumis", que nous avons pu découvrir qu'il existait là-bas,
à l'autre bout du monde, des gens, un pays, un cinéaste.
Sa mort est survenue alors qu'il ne lui restait plus que deux jours
de tournage de ce qui restera son dernier film et qu'il devait enchaîner
à Palawan sur un autre film dont la pré-production et le casting étaient
terminés.
Mais quel espoir et quel avenir pour ceux qui survivent sur la montagne
fumante d'ordures de Manille, pour les 250 000 habitants des bidonvilles
de Tondo, pour ceux qui croupissent à Samar et pour tous les autres
pour qui rien n'a changé ? En disparaissant, Lino Brocka laisse derrière
lui une grande partie de ce peuple dont il était le représentant indompte.
A nous, il nous lègue un bouquet de films avec des personnages au coeur
incendié.
Quand il est midi en France, là-bas il est 18 heures et dans les rues
de Manille déja envahies par la nuit, dans certains quartiers du fait
de l'absence d'éclairage public on n'y voit guere, alors les sans-abris
souvent en grappes familiales s'allongent sur les trottoirs pour dormir,
dans la douceur de l'air toujours étalé, le regard tourné vers le ciel
noir pigmenté d'ocre ou imperturbablement la nuit distille les étoiles
du monde.
Son arme fut sa caméra.
Denis Férault
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