PEDRO ARMENDARIZ, PERE ET FILS
- 19ème Festival des 3 Continents, Novembre 1997 -
Los dos Pedros
Je regarde les deux Armendáriz qui se regardent dans le temps de l'absence.
Parfois, le père Pedro, lève son regard orgueilleux, défiant, sauvage
dans certaines occasions. C'est le regard du guerilléro, du révolutionnaire,
du conquérant. Alors le fils Pedro baisse le sien. Il devient l'homme
physiquement fort et au regard bas, vaincu par l'échec ou la trahison
de tout ce que le père a vaincu et a forgé, fusil en main. L'Armendáriz
moderne est parfois une critique de tout ce dont l'Armendáriz ancien
désira et rêva. Le fils incarne la trahison à l'héroïsme du père. Il
s'agit de deux Mexique, pour deux Armendáriz. Celui d'hier et celui
d'aujourd'hui.
Dans d'autres occasions, c'est Pedro, le père qui baisse le regard et
accepte l'injustice et la souffrance comme le rosier qui se plie pour
ne pas casser. C'est le marié sans fortune de "Maclovia" et de "María
Candelaria", l'Indien sans autre richesse que sa dignité. Alors en son
nom, Pedro le fils, lève son regard, monte le cheval sans cavalier de
son père et recommence la lutte sans fin pour la terre et le pain au
Mexique.
Il y a une zone ambiguë - "Distinto amanecer"- dans laquelle Père et
Fils, Pedro et Pedro, se regardent face à face. C'est une zone urbaine,
un fronton peut-être, un cabaret ou une rue solitaire de Mexico où les
deux hommes, les deux Armendáriz, Pedro et Pedro, vont à la rencontre
l'un de l'autre, en transformant l'absence en présence, réunissant toutes
les époques du Mexique dans le XXème siècle, qu'un Pedro inaugure et
l'autre referme; père et fils nous offrant et s'offrant le regard de
tout ce que nous fûmes et de tout ce que nous sommes. Le père et le
fils fraternels par le regard qu'ils nous offrent, qu'ils s'offrent
depuis l'écran. Ils incarnent la belle, l'intime, la génésique, l'émouvante
vérité du poète Wordsworth : "Le fils est le père de l'homme".
Carlos Fuentes
Pedro Armendáriz, senior et junior
Des atouts uniques : le regard du défi, le rire qui retentit comme
le tonnerre, la démarche impériale qui exige des ruines autour et le
peuple en armes, la voix qui commande, adoucie par la tendresse, la
prestance virile forgée dans une époque qui demandait des exploits pour
animer les conversations. Pedro Armendáriz est un phénomène de l'écran,
un être plein d'énergie qui rayonne et persuade; une présence filmique
qui, par exemple, par un seul mouvement de sourcils, surmonte étonnamment
des situations d'amour ou de vengeance.
Armendáriz apparaît dans les années 30, marquées encore par l'écoeurement
de la première révolution du siècle : la mexicaine. Avec une exactitude
symbolique, il représente aux yeux du pays le révolutionnaire, l'homme
qui surgit des champs de bataille, le macho sans fissures, capable de
saisir la bouteille comme si c'était une Winchester et, discipliné,
de tomber amoureux pour fonder la Nation. Entre la fin des années trente
et la fin des années cinquante, Armendáriz incarne la Révolution ; c'est
le Mexicain, aguerri par antonomase, l'archétype de la nouvelle espèce
qui peuple les fresques de Diego Rivera et les romans de Martín Luis
Guzmán. Ce n'est pas en vain qu'il interprète constamment Pancho Villa
et devient irremplaçable, car sa qualité filmique ajoute comme personne
d'autre à la vigueur d'une époque, il représente l'élan du nationalisme,
la certitude ( de courte durée) de l'éclat de la vraie qualité de l'homme
au cinéma. Tout cela est involontaire et délibéré. Harrey Carey Jr.
dans son livre "Company of Heroes", dans ses mémoires d'acteur parle
du grand cinéaste John Ford et décrit une discussion entre Ford et Armendáriz
qui insistait pour porter le costume de "charro" lors du tournage de
"Three God Fathers". Ford refuse et Pedro réplique : "Regarde John,
tu dois comprendre les gens de mon pays ! Je suis le symbole du Mexique
! J'ai une image à préserver, je ne peux pas me permettre de me tromper
d'habit."
Il s'est rarement trompé. Armendáriz prodigue des images classiques,
il incarne le parfait Indien dans "María Candelaria" et "Maclovia",
le propriétaire d'hacienda dans "Flor Silvestre" ou bien le révolutionnaire
dans "Enamorada", "Las Abandonadas" et "La Cucaracha", Pancho Villa,
l'homme de la campagne dans "El Rebozo de la Soledad", le soldat du
western dans "She Wore a Yellow Ribbon", le bandit de "Three Godfathers",
le parfait salaud de "We were Strangers", l'activiste syndical de "Distinto
Amanecer", le héros du feuilleton "Las Calaveras del terror", le pélotari
de "La noche avanza", le pirate de "El corsario Negro", le cacique rural
et autodestructeur de "Rosauro Castro". Très rarement, et seulement
dans des comédies, Armendáriz est peu convaincant. Il est dans son élément
dans le cinéma épique et le mélodrame, dans l'épopée hétérodoxe des
cris, des imprécations, des yeux désireux, des poses statuaires, des
volontés de sacrifice, d'avidité d'alcool et de femmes, de dévouement
serein à une cause, du fracas qui certifie l'évidence : son attitude
ne passe pas inaperçue. Pedro Armendáriz est un acteur remarquable,
le symbole éternel de la conception masculine et du machisme, mais surtout,
et c'est sur ceci que repose sa perennité : il possède une grande présence
cinématographique, il envahit et subjugue l'écran et extraît de sa personnalité
les éléments du close-up. Sujet aux exigeances impitoyables d'une industrie
cinématographique qui n'a jamais été assez attentive à la qualité, Armendáriz
survit à de nombreux films, tristes et lamentables dans lesquels il
a tourné mais il est insaisissable dans les excellents films qu'il a
tournés. En le regardant, on voit au-délà de la trame des films, du
sens de sa personnalité, de la culture des passions debordantes, des
reliefs amoureux, précedant l'ambiguïté, mais jamais et d'aucune façon
la complexité.
Un des plus grands mérites de Pedro Armendáriz junior est celui d'avoir
compris dès le début, les changements psychologiques et le comportement
auxquels doit faire face un acteur de nos jours. En général, les grandes
personnalités ne prennent de sens que dans les atmosphères démentielles
du thriller et du film noir. L'excès qui est associé à l'épique, est
aujourd'hui lié à l'anti-épique, aux pousses psychotiques qui font les
affirmations du tempérament héroïque. C'est pour cela que la carrière
de Armendáriz Jr. est à la marge de la symbolique, en pleine acceptation
de rôles très différents dans un cinéma déjà eloigné du culte des archetypes.
A sa façon et sans rejeter les engagements qu'implique l'utilisation
de son nom, Armendáriz a interprété des êtres positifs et négatifs :
un policier à Los Angeles juste avant le tremblement de terre, des détectives
dans des films noirs, un délinquant à qui on ne concède pas le pardon
(Cadena Perpétua, un film excellent), les riches, les pauvres, les bureaucrates,
les criminels qui l'invitent à une carrière qui se poursuit dans une
industrie déjà habituée à la discontinuité. Pedro Jr., a connu une époque
où on doit déjà être un acteur pour consolider sa présence. Au Mexique
et aux Etats-Unis, son accomplissement a été guidé par le professionnalisme,
l'économie des moyens d'expression, le sens de l'humour qui caractérise
ses traits et son intelligence dans son jeu d'acteur. Ceci et nulle
autre chose, s'appelle "le sens dynastique", c'est la capacité de poursuivre
la voie paternelle, sans jamais renoncer à son propre style.
Carlos Monsiváis