NOUR EL CHERIF - Egypte
- 23ème Festival des 3 Continents, Novembre 2001 -
"Je n'oublierai jamais cette chaude journée de l'été
1963. J'étais étudiant à l'institut d'art théâtral
de Zamalek. Je sortis avec Fawzi Fahmi et le Dr. Mandour, du département
de la critique, qui préside actuellement l'Académie des
arts. Nous décidâmes de traverser le pont du Palais du
Nil à pied pour nous diriger vers le centre du Caire. Sur le
célèbre pont, Fahmi me dit : " Il y a un gars formidable,
il est du quartier Sayyida Zeinab. Il s'est inscrit au département
d'interprétation cette année, il s'appelle Mohammed Jaber."
C'est ainsi que j'ai remarqué ce gars et que j'ai retenu son
nom. C'était la première fois que j'entendais Fahmi employer
le mot " formidable ". Mohammed Jaber n'est autre que Nour
El Chérif qui, par la suite, s'est installé au sommet
du cinéma arabe, comme une grande star parmi les siens, position
qu'il occupe depuis un quart de siècle.
" Ce gars formidable " a joué au théâtre dans un rôle très court lorsqu'il
était en première au lycée. En 1965, alors qu'il était en deuxième année
à l'Institut, il a participé à un feuilleton célèbre. 1967, année de
son diplôme, fut aussi celle de son premier film Kasr El Chawk (Le Palais
du désir, nom d'un quartier du vieux Caire) de Hassan El-Imam.
J'ai suivi Nour El Chérif et j'ai remarqué sa distinction dès le début,
me souvenant toujours de ce que Fahmi m'avait dit sur le pont : " C'est
un gars formidable ". En 1970, il a interprété un des personnages les
plus difficiles des romans de Naguib Mahfouz. Il s'agit de Kamel Rou'iyah
Lash dans Le Mirage, roman adapté au cinéma par Anouar El Chenaoui.
C'est un rôle de jeune homme timide, complexé même par son nom. En 1971,
il a joué dans le chef-d'oeuvre de Saïd Marzouq, Ma femme et le chien.
Face aux deux immenses acteurs Souad Hosni et Mahmoud Morsi, il fallait
un artiste de la même trempe.
En 1972, il a joué dans Al-Soukkariah (nom d'un quartier du Caire)
de Hassan El-Imam, tiré du roman de Naguib Mahfouz qui constitue la
troisième partie de sa célèbre trilogie. Il y interprète le rôle du
personnage le plus difficile, Kamal. En 1975, il a fondé avec sa femme
Boussi une société de production. Il a voulu réaliser ses rêves en devenant
producteur. Il ne cherchait pas à investir son argent mais il choisit
de le risquer dans une aventure. Son premier film comme producteur fut
Le Cercle de la vengeance de Samir Seïf. En 1977, suivit Une chatte
sur le feu tiré de la pièce de Tennessee Williams, puis en 1980 Un coup
de soleil, le premier film de Mohammed Khan. Seïf et Khan, qui ont été
lancés par Nour et Boussi, sont aujourd'hui parmi les grands du cinéma
égyptien. Nour El Chérif était aussi derrière le film Le Chauffeur de
bus d'Atef El Tayeb.
Nour El Chérif ne m'avait jamais contacté pour me parler
de ses films jusqu'au jour, en 1982, où il m'appela pour me dire
: ̉Tu étais très dur avec Atef El Tayeb dans ta critique
de son premier film (La Jalousie mortelle) en 1980. "Pour moi,
qui suis un admirateur de Shakespeare, lui ai-je répondu, j'ai
trouvé qu'El Tayeb avait tué le personnage d'Othello.
Peut-être étais-je trop dur." "Alors, a-t-il
ajouté, je t'invite à aller voir son deuxième film,
Le Chauffeur de bus, pour voir le vrai Atef El Tayeb, que tu attends
depuis que tu l'as rencontré dans le bureau de Shadi Abd-al-Salam."
Ce film fut la véritable naissance artistique d'El Tayeb, et
même la naissance du réalisme dans le cinéma égyptien
des années quatre-vingt.
En 1983, Nour El Chérif fut le premier acteur égyptien
à obtenir le grand prix d'interprétation au festival international
de New Delhi pour son rôle dans ce film. Il n'était pas
présent au festival, El Tayeb non plus ; personne n'avait accompagné
ce film, qui a gagné malgré cela. Parmi les membres du
jury, il y avait Satyajit Ray, le plus grand des réalisateurs
indiens et Lindsay Anderson, le grand réalisateur britannique
et l'un des fondateurs du cinéma indépendant britannique.
A cette époque, j'avais écrit dans le journal : "
Au-delà de ce prix, que les diverses instances du cinéma
doivent célébrer comme il le mérite, ce qui différencie
Nour El Chérif d'autres acteurs talentueux, c'est qu'il cherche
à bien exprimer le sens du film et non à arriver au bout
du film par tous les moyens ". J'ai terminé l'article en
saluant Nour El Chérif et en félicitant le cinéma
égyptien."
Samir Farid - Octobre 2001
Traduit de l'arabe par Nada Gilon