HOMMAGE A SHARMILA TAGORE
- 21ème Festival des 3 Continents, Novembre 1999 -
Un hommage personnel
Des débuts d'une grande maturité
Lorsque Sharmila Tagore fit ses débuts comme épouse du héros, l'un
des rôles principaux, dans Apur Sansar (Le Monde d'Apu, 1959) de Satyajit
Ray, elle avait à peine quatorze ans. Marie Seton, biographe officielle
de Ray, me raconta une fois que Sharmila était trop jeune pour savoir
quoi que ce fût des rapports sexuels conjugaux ; elle devait pourtant
interpréter une scène dans laquelle elle se levait le matin d'une nuit
d'amour. Elle remarque que son sari est attaché au dhoti de son mari,
le dénoue lentement, tout en donnant une petite claque sur les fesses
de son époux, avant de vaquer aux corvées matinales ; pendant ce temps,
le mari extrait l'une des épingles à cheveux de sa femme de sous l'oreiller
et en apprécie la facture. Le sourire entendu qu'ils échangent, alors
qu'elle s'assoit sur le seuil de la porte pour disposer les boulets
de charbon destinés à faire le feu dans la cuisine, en dit long sur
la maturité de l'interprétation d'une nouvelle venue, dans son tout
premier rôle. Son sourire marqué d'une fossette, symbole de sa sagesse
prosaïque, fait depuis partie intégrante de son expression. Malgré la
brièveté de son rôle dans Apur Sansar, celui-ci lui permit de faire
des débuts sans aucun doute impressionnants et d'attirer l'attention
de tous ceux qui s'intéressaient au cinéma indien. C'est peut-être ce
qui poussa Ray à lui offrir un rôle beaucoup plus difficile, une gageure,
avec Devi (La Déesse, 1960), son deuxième film sous la direction du
maître, dans lequel elle est confrontée au dilemme d'une épouse simple,
dévouée à un mari aimant, qui se retrouve catapultée sur le piédestal
d'une déesse par un beau-père superstitieux et une société tout aussi
aveugle. Sa dernière apparition dans le film, les cheveux en bataille,
le visage noirci, barbouillé de kajal, et orné de bijoux, est une image
inoubliable qui contraste brutalement avec l'expression sereine et sublime
de la déesse assise devant la demeure ancestrale, vénérée par des dévots
venus en voisins ou de très loin. Le kajal est une pâte noire traditionnelle
que les Indiennes de toute appartenance religieuse se mettent à l'intérieur
des yeux pour affiner et adoucir leur regard et le rendre plus séduisant.
Il se trouve que le fils de Sharmila dans le film se nomme Kajal. L'interprétation
de Sharmila dans Devi est, de loin, l'une de ses meilleures.
Une image à briser
Il faut rendre hommage à Shakti Samanta (à moins qu'il ne faille le
lui reprocher ?) d'avoir guéri Sharmila Tagore du syndrome bengali et
de l'avoir introduite dans le monde clinquant de Bollywood. Dans Kashmir
Ki Kali (1964), son premier film en hindi, Samanta exploita à l'extrême
son image de jeune mariée timide et effarouchée pour répondre aux besoins
du glamour selon le cinéma de Bombay, en faisant d'elle une jolie fleuriste
des lacs du Cachemire qui tombe amoureuse d'un jeune citadin hédoniste,
interprété par Shammi Kapoor. Elle entretint plus ou moins cette même
image dans ses films en hindi suivants. Elle s'attira toutefois des
remarques lorsqu'elle ne porta plus qu'un bikini dans An Evening in
Paris (1967) de Samanta. Elle en choqua plus d'un qui ne reconnaissaient
plus la Sharmila des chefs-d'oeuvre de Ray.
Retour aux sources
Elle démontra l'étendue de son talent en revenant à
Ray dans Nayak (Le Héros, 1966), après ses figures imposées
sous les paillettes de Bombay. Habituellement, un artiste issu d'une
langue régionale indienne revient rarement au cinéma produit
dans cette langue, après avoir connu le succès dans des
films en hindi, un tel geste pouvant être perçu, à
tort, comme une déchéance. Sharmila n'affectait pas ce
genre de prétention artificielle ; elle était aussi à
l'aise chez Ray le Bengali qu'avec Shakti Samanta, Gulzar, Basu Bhattacharya
et d'autres metteurs en scène de Bombay. Pourtant, les rôles
que lui confia Ray dans Nayak, Aranyer Din Ratri (Des jours et des nuits
dans la forêt, 1969) et Seemabadha (Enfermé dans des limites,
1971) possédaient une sorte de glamour intérieur qui lui
permit de s'y adapter sans la moindre difficulté. Le personnage
qu'elle interprète dans le dernier de ces trois films (et son
dernier rôle pour Ray) - la soeur d'une femme mariée, issue
d'une petite ville, tente de se faire aux arcanes inhumains de la ville
- est sans doute son rôle le plus fort et peut-être celui
avec lequel elle s'est le plus identifiée. On se dit que ce rôle
lui va comme le gant proverbial. Il est à regretter qu'elle n'ait
pu faire d'autres films avec Ray.
Toujours plus haut
L'immense succès commercial d'Aradhana (S. Samanta, 1969) propulsa
Rajesh Khanna et Sharmila Tagore au rang de couple vedette. Ils firent
ensemble plusieurs autres films, la plupart ordinaires, certains qu'on
peut oublier, dans lesquels elle servait de faire-valoir au héros. Puis
Gulzar lui proposa un défi à relever, avec le rôle d'une prostituée
sortie de sa campagne, fumant le bidi et jurant comme un charretier,
qui tente de séduire son propre père, tout en en ignorant la véritable
identité. Elle interpréta ce rôle à la perfection, ce qui lui valut
la plus grande récompense du pays, le prix national de la meilleure
actrice de l'année pour Mausam (1975). Jouant à la fois le rôle de la
mère et de la fille, elle avait à ses côtés une autre vedette qui l'inspira,
l'acteur Sanjeev Kumar. Elle avait déjà eu un rôle de prostituée dans
Amar Prem (Shatki Samanta, 1971), celui d'une putain au grand coeur,
stéréotype du cinéma indien depuis l'époque de Devdas (1935). Les rôles
s'inversèrent plusieurs années après avec Doosari Dulhan (1983), dans
lequel Sharmila est une femme au foyer stérile en manque d'amour maternel
: elle va jusqu'à demander à son mari de trouver une prostituée (Shabana
Azmi) qui fera office de mère porteuse. L'interprétation de Shabana
dans ce film est pratiquement la réplique de celle de Sharmila dans
Mausam.
Le temps de l'exigence
Avec le temps, Sharmila devint plus exigeante dans le choix de ses
rôles et s'essaya même au cinéma en langue malayalam avec Chuvanna Chiravukal
(Les Ailes rouges, 1979) qui ne fit, malheureusement, pas la moindre
vague. Peut-être s'était-elle trompée de camp, le réalisateur, N. Sankaram
Nair, ayant des penchants pour le porno soft. J'ai appris, plus tard,
qu'elle avait regretté ce choix et qu'elle refusa d'autres offres douteuses
du même genre. Le cinéaste Basu Bhattacharya, l'un de ses confidents,
s'efforça de révéler des aspects cachés de son talent dans son exploration
des déséquilibres conjugaux de la haute bourgeoisie avec Avishkar (1973)
et Grihapravesh (1980). Mais ces films ne furent guère plus, pour le
réalisateur, que des moyens d'exprimer des obsessions personnelles,
dénués de tout intérêt sociologique.
Il n'en reste pas moins qu'aucun rôle révolutionnaire ne fut proposé
à Sharmila Tagore après Mausam. Elle prenait les choses avec décontraction,
figurant aux côtés de son mari, Pataudi, dans des films publicitaires
ou pour présenter des émissions de télévision sur le cinéma. Toutefois,
elle ne se départit jamais de son élégance et de sa noblesse, que ce
fût dans un film publicitaire, une pub pour la télévision ou une coproduction
internationale. Voilà qui en dit long sur sa maturité d'actrice du cinéma
indien, à la fois dans les genres populaire et artistique, et sur le
raffinement de sa personnalité.
Une anecdote personnelle
En 1987, j'étais secrétaire du jury international du Festival International
du Film à New Delhi. Sharmila avait accepté d'être membre du jury, en
réponse à une demande formulée la veille de l'ouverture du festival
par son directeur. Je m'étais rendu personnellement chez elle pour l'inviter
à la cérémonie d'ouverture pendant laquelle l'ensemble du jury devait
être présenté au public. M. Pataudi m'accueillit et me conduisit jusqu'à
la chambre de Sharmila où celle-ci, souffrante, se reposait. Nous eûmes
une conversation détendue et cordiale et je finis par la convaincre
d'assister à la cérémonie d'ouverture le lendemain. Elle tenait à être
accueillie à l'entrée du cinéma par un membre de l'équipe du festival
et accompagnée dans la salle. A la suite d'une confusion, personne ne
fut là pour l'accueillir quand elle se présenta au cinéma et elle se
retrouva seule dans la rue, sans pouvoir accéder à l'entrée en raison
d'une foule immense. Un volontaire, qui remarqua sa situation, la fit
entrer par la porte de derrière. Elle en fut scandalisée et, malgré
mes excuses au nom des organisateurs du festival, cet incident et la
manière dont elle fut traitée la vexèrent au point qu'elle refusa de
participer aux réunions du jury. Après quelques jours de tergiversations,
elle finit par se retirer du jury pour des raisons de santé. Elle semble
s'être plus préoccupée, à l'époque, de protocole et autres balivernes,
que de la possibilité de participer à un éminent jury international
présidé par le Cubain Humberto Solas et composé du Chinois Xie Jin,
de l'Australien Paul Cox et de l'Indien B.R. Chopra. Je regrette vraiment
de n'avoir pas eu plus de contact avec elle à cette occasion. Aujourd'hui,
avec le recul, je me demande si, au fond d'elle-même, elle regretta
ce qui avait motivé sa décision à la suite de cet incident. Si c'est
le cas, ce ne peut être qu'à son honneur et pour nous tous, ses admirateurs,
réconfortant.
P.K. Nair
Traduit de l'anglais par Jean-François Cornu