Films présentés en 1994 :
1948 - E
com esse que Eu vou (C'est avec ça que je pars) de José
Carlos Burle
1948 - E
o Mundo se Diverte (Et le monde s'amuse) de Watson Macedo
1950 - Aviso
aos navegantes (Avis aux navigants) de Watson Macedo
1952 - Carnaval
Atlantida de José Carlos Burle
1952 - Tudo
Azul (Tout bleu) de Moacyr Fenelon
1952 - Tico-Tico
no Fuba (Tico-Tico dans le pétrin) de Adolfo Celi
1953 - A
dupla do Barulho (L'écho) de Carlos Manga
1954 - Nem
Sansao nem Dalila (Sans Sansom ni Dalila) de Carlos Manga
1954 - Matar
ou correr (Tuer ou courrir) de Carlos Manga
1956 - Depois
eu conto (Je vous le raconte après) de José Carlos
Burle
1957 - Absolutamente
Certo (Absolument sûr) de Anselmo Duarte
1957 - A
Baronesa transviada (La baronne dévoyée) de Watson
Macedo
1957 - Metido
a bacana (Il est le meilleur) de Josip Bogoslav Tanko
1959 - O
homem do Sputnik (L'homme du Spoutnik) de Carlos Manga

"Carnaval Atlantida" - 1952
Lorsque dans le
milieu des années soixante, les cinéphiles européens
découvrent le cinéma brésilien, ils pensent que
celui-ci vient quasiment de naître avec Glauber Rocha et le cinéma
Novo et que ce qui précède, à l'exception de Nelson
Pereira dos Santos, n'est que du folklore mis en images (pourtant "O
Cangaceiro" et "La parole donnée" furent primés
à Cannes en 1953 et en 1962). C'est vrai, qu'à l'instar
de Truffaut et Godard pour la Nouvelle Vague française, Glauber
et ses compagnons, en s'imposant, s'étaient attaqués au
cinéma populaire brésilien dont les "Chanchadas"
furent l'expression la plus exemplaire.
Aujourd'hui, avec le recul et sans diminuer pour autant les qualités
du cinéma Novo, il était temps de remettre les choses
à leur place et de voir enfin, avec les Chanchadas, un cinéma
de genre, drôle et non dénué de talent.
Philippe Jalladeau
C'est un sous-genre
cinématographique ayant ses origines étymologiques en
français, "pochade", et en italien, "cianciata".
Les Chanchadas sont nées simultanément dans plusieurs
pays, latino-américains en particulier, mais n'ont connu une
très forte popularité qu'au Brésil. Cette popularité
reposait sur leurs qualités musicales, carnavalesques même.
D'ailleurs, l'histoire de la Chanchada est étroitement liée
à celle de la médiatisation du carnaval brésilien,
laquelle a évidemment commencé avec la naissance du cinéma
parlant au Brésil.
Les Chanchadas, qui étaient programmées à l'écran
juste après le Mardi Gras brésilien, étaient des
rendez-vous attendus par le public presque autant que les parades des
écoles de samba le sont aujourd'hui. En plus de leur fonction
de divertissement, elles jouaient le rôle de véritable
vitrine des sambas et des parades, avec un impact plus grand que celui
des salles des fêtes des grands hôtels. Leur ton naïf
enchantait les enfants et leur humeur malicieuse amusait les adultes,
tandis que les interludes romantiques et musicaux achevaient le cycle
de séduction familiale.
Au début pourtant, la Chanchada n'existait que sous forme de
"filmusical", version tropicale des feuilletons hollywoodiens
tels que "Broadway Melody", produit par la Cinédia
à Rio de Janeiro. Mélangeant les scènes réelles
du carnaval populaire à celles tournées en studio, Adhemar
Gonzaga et Humberto Mauro ont ouvert la voie avec "A voz do Carnaval"
(La voix du carnaval), tourné en 1933. Durant les années
qui ont suivi, le duo Gonzaga/Wallace a assuré la continuité
avec la série "Alô, Alô Brasil ; Alô,
Alô Carnaval", avec, en vedette, les plus grands noms de
la musique populaire brésilienne de l'époque : Carmen
Miranda, Francisco Alves et Orlando Silva.
1941 : nouveaux studios, nouvelles perspectives. Sur les scènes
de l'Atlantida, la Chanchada prospère enfin, assurant par la
même occasion à l'industrie cinématographique brésilienne
deux décennies de prospérité inégalable.
Fondée par un groupe de jeunes idéalistes, l'Atlantida
produira en vingt ans d'activités deux documentaires et soixante-deux
films de fiction. C'étaient principalement des comédies
carnavalesques pourvues de plus de désinvolture que les feuilletons.
Watson Macedo fut le premier maître de cette école, avec
"Carnaval no Fogo" (Carnaval au feu), tourné en 1949
et qui tracera la voie définitive de la Chanchada : une intrigue
policière, un couple romantique, un duo de comiques, des gangsters
à l'américaine, avec un fond d'ambiance de "show-business",
en vue de donner un aspect plus naturel et fluide aux interventions
musicales.
Le grand atout de la "M.G.M. brésilienne" était
son infrastructure modeste, comparée au modèle des centres
de productions hégémoniques. Cette infrastructure était
néanmoins plus solide que celle des autres studios du Brésil.
Avec l'entrée de Luiz Severiano Ribeiro (directeur de parades)
en 1947, la société a pu maintenir sous contrat un groupe
de techniciens et d'artistes, tout en s'appuyant sur un circuit de salles
pour la diffusion des films à travers tout le pays. Au cours
de ses années de gloire, la Chanchada n'a jamais été
sérieusement concurrencée ; les super productions américaines
ne les faisaient même pas frissonner. En 1956, le film "Colegio
de Brotos" de Carlos Manga a drainé vers les salles 30 000
spectateurs de plus que "L'exorciste" 18 ans plus tard.
Carlos Manga, qui continue encore aujourd'hui à exercer ses talents
sur T.V. Globo - la principale chaîne de télévision
brésilienne -, sera à la fois le plus inquiet, astucieux
et important metteur en scène de l'Atlantida. Ce disciple de
W. Macedo et José Carlos Burle (co-fondateur et actif cinéaste
de l'Atlantida) a signé les meilleures Chanchadas de tous les
temps : "Matar ou Correr" et "Nem Sansao nem Dalila"
en 1954, "De Vento em Popa" en 1957 et "O Homem do Sputnik"
en 1959. Il n'a rien inventé d'original ; ce n'était d'ailleurs
apparemment pas son but. Son originalité se limitait à
reproduire les effets les plus efficaces des films étrangers.
La compétence technique investie dans cette pratique dotait les
films d'un certain éclat.
Son plus grand mérite ? Avoir réussi une sorte d'autocritique
(du genre cinématographique et de sa propre formation culturelle
américaine) à travers la parodie.
C'est grâce aux Chanchadas que des comédiens tels qu'Oscarito,
Grande Otelo, Zé Trindade et Ankito sont devenus des célébrités
nationales et, pour certains, internationales, jouissant de la même
notoriété que les idoles, Anselmo Duarte, Cyl Farney,
la jeune Eliana et l'emblématique "méchant"
José Lewgoy. Celui-ci sera adopté plus tard par divers
cinéastes de la nouvelle génération, parmi lesquels
Glauber Rocha, dont l'œuvre majeure reste "Terra em Transe",
dans laquelle Lewgoy joue le rôle d'un dictateur populiste particulièrement
flamboyant. Anselmo Duarte, il faut le rappeler, essaiera de maintenir
la tradition en dirigeant une comédie quelque peu néo-réaliste,
"Absolutamente Certo", son baptême de feu derrière
les caméras. Il sera ensuite couronné de l'unique Palme
d'Or du cinéma brésilien au Festival de Cannes avec "La
parole donnée".
La prose d'un côté, la poésie de l'autre. Comme
l'eau et l'huile, musique (poésie) et fiction (prose) ne s'associaient
pas dans les Chanchadas. D'une façon générale,
on n'arrivait pas à déterminer celle des deux qui servait
réellement de support ou d'appendice : les séquences musicales
ou les péripéties qui les intercalaient ? La question
restait toujours posée. Il faut préciser qu'aucune valeur
particulière n'était attribuée à la chorégraphie
qui n'a jamais été une grande préoccupation aussi
bien pour l'Atlantida que pour les autres groupes. Le développement
et le perfectionnement des vocations pour ce métier n'ont d'ailleurs
pas suscité beaucoup d'intérêt. Comme dans les spectacles
de revues, les ballets remplissaient exclusivement le rôle de
"rideaux musicaux" destinés à faciliter la composition
du scénario ou briser la continuité.
Dans certaines Chanchadas, les séquences musicales n'étaient
même pas nécessaires : l'intrigue se passait d'éléments
additionnels, exactement comme dans une comédie ordinaire, sans
toutefois sortir le fil conducteur de sa "carnavalisation".
Dans "Nem Sansao nem Dalila", par exemple, personne ne chante.
Ce film, qui est par ailleurs la plus grande réussite du genre,
est à la fois une parodie épique de "La Bible"
de Cecil B. de Mille et une satire du populisme de Gétulio Vargas
(dictateur du Brésil entre 1937 et 1947, élu démocratiquement
en 1950). Tourné peu avant le suicide de Vargas (sous la pression
politique, il s'est donné la mort, en 1954, d'un coup de pistolet
à la poitrine), "Nem Sansao nem Dalila" demeure un
classique du cinéma politique brésilien. Sansao, magnifiquement
interprété par Oscarito représente Vargas, avec
tous les tics gestuels et rhétoriques de l'ancien dictateur.
Sa prestation doit beaucoup à Marc Twain, le personnage de "A
Connecticut Yankee in King Arthur's Court" et "Roman Scandals",
une comédie de Eddie Cantor. Le ton reste cependant brésilien.
Au cours de la même année, Carlos Manga a été
l'auteur d'une autre remarquable parodie : "Matar ou Correr",
parodie explicite du polémique western "High Noon"
(Le train sifflera trois fois). Sa principale source d'inspiration était
les ripailles de Bob Hope dans "Le vieil Ouest", à
la fin des années 40. "Matar ou Correr" sera plus tard
l'émule d'une autre Chanchada : "Pistileiro Bossa Nova"
de Victor Lima, produit par Herbert Richers, au milieu des années
50, lorsque la Chanchada s'était affranchie de l'exclusivité
de l'Atlantida.
La Chanchada est un phénomène qui n'a pas son pareil dans
le cinéma brésilien. Son déclin est marqué
par l'arrivée de Richers et d'autres producteurs indépendants.
Ils se sont lancés dans la production sans pour autant disposer
de gros moyens ni de scénarii intéressants. C'est au cours
de cette période que le vaudevillesque et naïf Oscarito
passe le bâton au radiophonique et libertin Zé Trindade,
le dernier démon du cinéma carnavalesque. Au son de ses
malicieux - pour ne pas dire obscènes - sourires, la Chanchada
mourra au début des années 60. Une victime de plus de
la télévision, qui, ne se contentant pas d'éloigner
le public des salles, ira jusqu'à s'approprier les services des
plus talentueux de la comédie cinématographique. De toute
façon, la formule était déjà épuisée
; la télévision ne s'est limitée qu'à l'enterrer.
Sergio Augusto