
Philippe Jalladeau
entouré
de réalisateurs azéris.
Films
présentés en 1995 :
1935 - Mavi
danizin sahilinda (Au bord de la mer bleue) de Boris Barnet et Samed
Mardanov
1939 - Kandlilar
(Les paysans) de Samed Mardanov
1945 - Archin
mal alan (Le colporteur de tissus) de Rza Takhmassib et Nicolas
Lechenko
1957 - Bir
mahallali iki oglan (Les deux du même quartier) de Ajdar Ibraguimov
1966 - Bir djanoub shaharinda (Dans une ville du sud) de Eldar Gouliev
1967 - San
niya sousoursan (Pourquoi gardes-tu le silence ?) de Gassan Seidbeyli
1968 - Ouchaqliquin
son qedjasi (La dernière nuit de l'enfance) de Arif Babayev
1977 - Ad
gunu (L'anniversaire) de Rassim Odjagov
1982 - Gumuchvari
furgon (Le camion argenté) de Oktay Mirkassimov
1987 - Oldougtcha
darikhdiridji ahvalat (Une très banale histoire) de Djamil
Gouliev
1987 - Hamyerli
(Le compatriote) de Valeri Kerimov
1988 - Sud
dichinin agrisi (La douleur d'une dent de de lait) de Gussein Mekhtiyev
1995 - Yarasa
(La chauve-souris) de Ayaz Salayev

Tournage du film de Djamil Gouliev "Une très banale histoire"
(1987)
Autant leurs voisins
occidentaux Géorgiens et Arméniens ont su se faire connaître
à l'étranger depuis bien longtemps, autant la renommée
(je dirais même la connaissance de leur existence) des cinéastes
azerbaïdjanais - trop modestes - n'a pas, jusqu'à ce
jour, dépassé les frontières de l'ex-U.R.S.S..
C'est à Moscou, pendant le Festival Biennal, que de temps à
autre les cinéastes azerbaïdjanais pouvaient faire parler
d'eux. C'est ainsi qu'il y a quelques années, je pus voir mon
premier film azerbaïdjanais (ou azéri si l'on parle de culture
ou de langue), signé Rassim Odjagov, un des plus vieux cinéastes
encore en activité. C'était un film non totalement abouti
mais avec un personnage digne de Carné et Prévert (quelques
années plus tard, à une équipe des Cahiers du Cinéma
de passage à Bakou, il avouera son admiration pour Carné
et pour "Les tricheurs" dont il n'avait lu que le scénario).
C'est donc dans des conditions d'isolement que les Azéris ont
fait des films, comme réalisateurs ou parfois co-réalisateurs
(avec des Russes). Au total, 200 longs métrages ont été
réalisés depuis 1935, date du premier long métrage
azéri parlant, mondialement connu justement pour son co-réalisateur
Boris Barnet, "Au bord de la mer bleue", co-réalisé
par Samed Mardanov, cinéaste azerbaïdjanais.
Grâce à un attaché linguistique actif et cinéphile,
en poste après l'ouverture de l'Ambassade de France à
Bakou, j'ai pu, à l'occasion de plusieurs missions, découvrir
que, contrairement à une idée généralement
reçue, il existait des cinéastes azéris et je les
ai rencontrés (du moins leurs films pour ceux qui sont disparus).
Douze films de douze réalisateurs témoignent à
Nantes, pour la première fois, de soixante ans de cinéma
azerbaïdjanais, que la France et le monde connaissaient toutefois,
sans le savoir, par un scénariste oscarisé : Roustam Ibrahimbekov
(scénariste de "Soleil trompeur" de Nikita Mikhalkov).
Il sera à Nantes avec de nombreux cinéastes, acteurs,
actrices, chefs opérateurs...
Philippe Jalladeau
La situation géographique
unique de l'Azerbaïdjan, à la frontière entre l'Asie
et l'Europe, a défini son aspect et sa culture originale, entre
l'Occident et l'Orient. Les premières traces de cette culture
sont apparues à la fin du siècle dernier, à l'époque
du boom pétrolier.
Ce n'est pas par hasard qu'en 1878, trois ans après la première
projection du film des frères Lumière à Bakou,
ont eu lieu les premières projections de documentaires dont certains
avaient été tournés à Bakou : à cette
époque, une filiale de la société "Pathé"
était ouverte à Bakou.
Pourtant, ce n'est que dix-huit ans plus tard, en 1916, qu'est réalisé
le premier film azerbaïdjanais, dans lequel le rôle principal
était confié au plus célèbre acteur azéri
de cette époque, Gussein Arablinski.
Dans les années 1910-1920, près de vingt films sont tournés
en Azerbaïdjan. L'Azerbaïdjanais Abbas Mirza Charifzade fit
le premier ses débuts de réalisateur. Les films alors
mis en scène - "Le hibou", "La légende
de la tour des vierges", "Au nom de Dieu", "Sevil"
- étaient très variés soit par leur sujet, soit
par leur genre (documentaires, mélodrames, comédies fantastiques...).
En 1935, le premier film parlant, "Au bord de la mer bleue",
est réalisé par Boris Barnet et Samed Mardanov. Ce dernier,
qui a également réalisé "Les paysans"
en 1939, a été l'initiateur de recherches sur le langage
cinématographique et la synthèse de la poésie cinématographique
et de l'exaltation des mythes de la culture nationale.
La seconde guerre mondiale a porté un coup d'arrêt à
ses recherches et n'a permis la réalisation que de trois films.
La fin de la guerre est marquée par la sortie, en 1945, de l'un
des plus remarquables films azerbaïdjanais, "Le colporteur
de tissus" mis en scène par Rza Takhmassib, version filmée
d'une comédie musicale d'Uzeyir Hadjibeyov, très populaire
en Orient. Bien que réalisé sous une censure sévère
exercée par les communistes, le film était loin de refléter
l'esprit révolutionnaire et la lutte des classes qui déchiraient
la société à cette époque.
Les comédies musicales furent le genre principal de la décennie
suivante. L'autre chef d'oeuvre de ce genre est "Si ce n'est pas
celle-ci, c'est une autre" réalisé en 1956, également
d'après une comédie musicale de Uzeyir Hadjibeyov.
A la fin des années cinquante et au début des années
soixante, le cinéma azerbaïdjanais essaie de promouvoir
la diversité de cet art. Presque tous les genres ont été
tournés au cours de cette période : films d'horreur -
"Les ombres rampent"... - westerns - "Sur les côtes
lointaines"... - mélodrames - "Belle-mère"...
- contes - "Le mystère d'une forteresse"... - films
historiques - "Keroglu"... - etc...
Dans les années soixante, de nouvelles tendances apparaissent,
notamment dans les films "La standardiste" et "Pourquoi
gardes-tu le silence ?" tous deux de Gassan Seidbeyli, fruits d'une
compréhension impressionniste de la réalité cinématographique
devenue primordiale. Les films à intonation poétique sont
très typiques du cinéma azéri des années
soixante.
Le film "Dans une ville du Sud" (1969) couronne cette période
au cours de laquelle près de vingt films ont été
réalisés. Précurseur d'une nouvelle phase du cinéma,
il ne distingue pas, pour la première fois, la vie filmée
de la vie réelle. Le réalisme cru du film s'attire d'ailleurs
les foudres de la censure.
"La dernière nuit de l'enfance" (1968), "Je me
souviens de toi" (1969), "Le pain partagé" (1969)
et "Le jour est passé" (1971) décrivent l'ambiance
de la fin des années soixante et du début des années
soixante-dix. Les scénaristes Roustam Ibrahimbekov et Anar, les
réalisateurs Arif Babayev, Eldar Gouliev et Chamil Mahmoudbeyov,
les acteurs Gassan Mamedov et Chafiga Mamedova ont joué un rôle
important dans cette nouvelle phase du cinéma.
La deuxième moitié des années soixante-dix diffère
complètement de la première : les films historiques prennent
une place importante, le plus marquant étant "Nassimi",
dont le rôle principal était tenu par Rassim Balayev. Des
films sur la société sont également réalisés,
comme le film "Interrogatoire" (1979) sur la mafia et la corruption.
Cette période est par ailleurs fructueuse avec près de
quarante-cinq films.
Un nouveau courant cinématographique émerge au début
des années quatre-vingts avec "Le grand-père de mon
grand-père" (1981), "Les faucheurs de la ville"
(1985), "Une autre vie" (1987), films qui cherchent à
refléter la mentalité, l'ambiance de ces années,
marquées par une crise d'identité et un certain scepticisme.
A la veille de l'effondrement de l'empire soviétique, un certain
nombre de films satiriques, ironiques sont réalisés :
"Le salaud" (1988), "Un diablotin sous le pare-brise"
(1988). La Perestroïka de Gorbatchev a engendré toute une
série de films, surnommés "films de la Perestroïka".
Au début des années quatre-vingt-dix, plusieurs films
sont financés par des producteurs privés et les cinéastes
abordent des thèmes politiques. Ainsi "Le témoin"
(1990) et "Le piège" (1992) cherchent à analyser
les causes sociales des événements tragiques de janvier
1990 à Bakou et plusieurs films montrent les conséquences
fâcheuses pour la population de la guerre arméno-azerbaïdjanaise
et du conflit en Haut-Karabakh : "Fariad" (1993), "Kharai"
(1994), "Umid" (1995), "Un jeune homme sur un cheval
blanc" (1995).
Malgré tous ces changements, un des plus éminents réalisateurs
azéris, Rassim Odjagov, continue de tourner avec un style très
personnel. Ces cinq dernières années, il a réalisé
un mélodrame, "Takhmina" (1993), et une tragi-comédie,
"Une version d'Istanbul" (1995).
Les jeunes réalisateurs Vaguiv Moustafaev, Ayaz Salayev, Yaver
Rzayev, en exprimant la liberté post-coloniale, sont en train
de chercher de nouvelles formes d'expression. Une partie des films réalisés
diffèrent de la tradition nationale et cherchent à conquérir
un public international.
Actuellement, bien que la quantité des films réalisés
n'ait pas diminué, en comparaison avec la période soviétique,
le cinéma azerbaïdjanais a du mal à s'accommoder
à l'économie de marché. Le marché du cinéma
d'Azerbaïdjan est limité et l'augmentation du nombre de
films diffusés par la télévision réduit
la fréquentation en salle du cinéma azéri.
Ayaz Salayev